Avant de devenir en Grande-Bretagne (notamment avec The Servant et The Go-Between) l’un des réalisateurs majeurs du XXe siècle, Losey fit une première carrière dans son pays d’origine, les États-Unis, qu’il dut quitter en 1952 car il appartenait au Parti communiste. Ce Rôdeur est son quatrième long-métrage et on peut déjà y admirer toutes ses qualités de mise en scène, sur un excellent scénario de Dalton Trumbo (qui figurera lui aussi en bonne place dans la chasse aux sorcières de McCarthy). Cinéaste cultivé, Losey nous donne là un film très référencé. La première partie renvoie à Fritz Lang (Losey tournera d’ailleurs la même année un remake de M Le Maudit). La seconde, débridée et lyrique au possible, fait écho à Sjöström (Les Proscrits et surtout Le Vent dans la séquence hallucinée de la cabane dans la ville fantôme) et sur la fin à La Fille du désert de Raoul Walsh quand le héros tente de grimper vers les sommets et se fait brutalement renvoyer en bas. On songe d’ailleurs à ce qu’aurait pu être ce film avec Bogart dans le principal rôle… d’autant que l’interprétation de Van Heflin, acteur fade et grimaçant au répertoire trop limité, constitue le seul bémol du film. Par contre, Evelyn Keyes est parfaite dans ce rôle de fausse femme fatale dont on se demande tout au long de l’histoire ce que ce flic machiavélique peut bien lui trouver… On a la réponse vers la fin en apprenant que toute la machination avait pour but l’héritage du mari défunt. Faux film noir, faux remake de Le facteur sonne toujours deux fois, vraie satire sociale et charge contre les institutions, c’est déjà une matière de chef-d’œuvre que produit ici Losey. Un film marqué bien sûr par ses démêlés avec la justice américaine, axé sur la peur de l’autre (cet autre qui « rôde » dans l’ombre, ennemi invisible et d’autant plus redoutable) et les fascinants rapports de domination des êtres humains entre eux, comme tout au long de son œuvre future.