Quand Hollywood déterre l’Histoire et enterre la légende

Avec Le Roi Arthur, Hollywood décide de faire subir au personnage éponyme et à la légende qui gravite autour le traitement que l’époque réserve aux mythes trop connus : lui retirer ses sortilèges, ses châteaux et ses chevaliers en armure étincelante pour retrouver, prétendument, l’homme derrière la légende. Antoine Fuqua installe donc son roi dans la Bretagne du Ve siècle, au crépuscule de la domination romaine, avec des Saxons aux frontières, des guerriers sarmates enrôlés de force et un Arthur devenu soldat de Rome. Le projet a quelque chose de franchement séduisant. Après tout, avant d’être roi de Camelot, Arthur fut peut-être autre chose, ou quelqu’un d’autre. La matière arthurienne elle-même s’est constituée par couches successives, jusqu’à transformer un possible chef de guerre britto-romain en souverain mythique. Le problème commence lorsque Fuqua prétend retrouver cette vérité sous le mythe. Car il ne retrouve pas vraiment l’Histoire. Il fabrique une autre légende, beaucoup plus contemporaine, avec ses préoccupations politiques, ses guerriers traumatisés et son goût très américain pour les hommes qui veulent enfin rentrer chez eux.


L’idée de départ demeure pourtant l’une des meilleures choses du film. Le scénario de David Franzoni s’appuie notamment sur l’hypothèse dite « sarmate », selon laquelle des auxiliaires sarmates stationnés en Bretagne romaine auraient pu contribuer, très indirectement, à certains motifs de la légende arthurienne. Le film imagine ainsi Lancelot, Bors, Tristan, Galahad et leurs compagnons comme des cavaliers venus de l’Est, au service de Rome depuis quinze ans. Arthur devient Artorius Castus, commandant romain d’origine brittonique, et Merlin abandonne son bâton de magicien pour prendre la tête des Woads, ces résistants celtiques que le film transforme en peuple rebelle. C’est une manière assez intelligente de retourner la légende : la Table ronde devient d’abord une fraternité militaire, les chevaliers des vétérans, et le roi un homme qui doit choisir entre l’Empire qui l’a façonné et la terre dont il est issu.


Mais le paradoxe est délicieux : plus Fuqua cherche le réel, plus il fabrique du mythe. La promesse d’une « véritable histoire » derrière la légende repose sur une hypothèse historique très discutée et sur une accumulation de libertés considérables. Le retrait romain de Bretagne est déplacé, les personnages historiques sont mélangés, les peuples et les armes sont anachroniquement recomposés. Même Artorius Castus, dont le nom renvoie à un véritable officier romain, appartient à une époque différente de celle choisie par le film. Ce n’est donc pas l’Histoire qui surgit sous Arthur. C’est un péplum contemporain qui s’habille des lambeaux de l’Histoire pour donner au mythe une nouvelle légitimité.


Et cette nouvelle légitimité est très révélatrice de son époque. Le Roi Arthur parle de liberté, d’occupation, d’empire et de soldats envoyés combattre loin de chez eux. Les parallèles avec l’Irak contemporaine étaient suffisamment visibles pour être aisément relevés : Rome apparaît comme une puissance impériale qui s’apprête à abandonner son territoire, tandis qu’Arthur et ses hommes doivent décider à qui appartient réellement la terre qu’ils défendent. Le film ne théorise jamais vraiment cette politique, mais elle irrigue son récit. Arthur n’est plus le roi qui reçoit son royaume d’une épée enchantée. C’est un militaire qui découvre que servir un empire et appartenir à un peuple sont deux choses différentes.


Clive Owen trouve dans cette conception un Arthur plutôt convaincant. Il lui donne une sécheresse fatiguée, une autorité sans majesté, celle d’un homme qui a passé trop de temps à commander des soldats et rêve davantage de repos que de couronne. C’est probablement l’une des rares fois où le personnage paraît réellement porter le poids de ses années. Les autres chevaliers sont eux aussi pensés comme des hommes avant d’être des icônes. Bors, Tristan, Lancelot ou Galahad ont des gueules, des habitudes, une camaraderie de caserne. Ray Winstone apporte au groupe une rudesse formidable. Ioan Gruffudd fait de Lancelot un combattant plus qu’un amant. Le fameux triangle Arthur-Guenièvre-Lancelot disparaît presque entièrement. La légende perd une de ses grandes tensions, mais gagne une troupe de soldats qui existe un peu plus physiquement.


Keira Knightley, elle, hérite d’une Guenièvre guerrière, armée jusqu’aux dents et couverte de boue. L’idée aurait pu être stimulante. Elle l’est parfois. Le film comprend que la figure féminine de la légende peut être déplacée vers le champ de bataille sans perdre toute sa charge symbolique. Mais Fuqua lui donne surtout une fonction d’icône guerrière, là où il aurait fallu lui donner davantage de contradictions. La guerrière est là. La femme, beaucoup moins. Stephen Dillane, en revanche, compose un Merlin étonnamment intéressant précisément parce qu’il reste débarrassé de l’essentiel de sa magie. Chef politique et spirituel des Woads, il appartient davantage à la terre qu’au surnaturel. C’est cohérent avec l’entreprise du film, mais cela laisse un vide béant : à force de rendre Arthur plausible, Fuqua finit par lui retirer une partie de ce qui le rend fascinant.


C’est là que la comparaison avec Excalibur devient presque inévitable. Boorman acceptait la légende dans toute sa démesure. Fuqua la passe au tamis du réalisme. Chez l’un, Merlin peut être une créature métaphysique et Excalibur une arme qui semble contenir l’ordre du monde. Chez l’autre, l’épée devient un symbole militaire et Arthur un chef de guerre. Boorman filme la brume comme si elle séparait le monde visible de celui des mythes. Fuqua filme la brume comme une donnée météorologique idéale pour une bataille. La différence paraît minuscule sur le papier. Elle est immense à l’écran.


Reste que Fuqua sait filmer la guerre. Ses batailles ont du poids, de la boue, des corps. Il privilégie largement les figurants et les effets physiques plutôt qu’une débauche d’images numériques. On sent les chevaux, les masses de combattants, les armes qui frappent. La photographie très sombre dresse un monde froid et humide où l’on comprend presque pourquoi les hommes ont envie d’un foyer. La mise en scène possède même par instants une brutalité sèche assez plaisante. Puis elle se heurte au montage, aux scènes de bataille qui deviennent confuses et à cette esthétique grisâtre qui finit par uniformiser les espaces.


Et Hans Zimmer, évidemment, pousse tout cela vers le ciel à coups de percussion. Sa partition est énorme, sombre, chorale, bardée de basses et de pulsations. Elle possède une efficacité physique indéniable, mais aussi cette tendance de Zimmer à annoncer l’importance d’une scène avant que la scène ait eu le temps de la mériter. On y décèlera, comme bien souvent avec ce compositeur, le caractère massif et professionnel de son œuvre tout en regrettant une relative pauvreté thématique. La musique donne néanmoins au film une ampleur que son scénario peine parfois à soutenir. Elle est, en quelque sorte, l’épée magique que le récit avait refusé à Arthur.


C’est finalement le paradoxe qui demeure. Le Roi Arthur avait une excellente idée : retirer les couches médiévales et chrétiennes accumulées autour de la légende pour imaginer ce qui aurait pu se trouver dessous. Il avait aussi les moyens de lui donner une vraie vigueur physique. Mais il remplace peu à peu le mystère par l’explication, puis l’explication par une autre mythologie, celle du soldat fidèle, du peuple opprimé et de la liberté à conquérir. Le résultat se regarde avec un plaisir réel, parfois même avec enthousiasme, mais il laisse une étrange sensation d’inachevé.


Parce qu’au fond, le film avait découvert quelque chose de passionnant sans savoir quoi en faire. Arthur pouvait être un soldat romain. Merlin pouvait être un chef celte. Les chevaliers pouvaient être des mercenaires sarmates. Guenièvre pouvait manier une hache. Tout cela pouvait fonctionner. Il aurait seulement fallu que derrière ces nouveaux visages subsiste encore un peu de cette vieille inquiétude qui accompagne Arthur depuis des siècles : l’impression qu’un royaume dépend d’un homme, qu’une épée peut choisir son maître, qu’une terre peut se souvenir, et qu’un roi peut appartenir autant au monde des morts qu’à celui des vivants.


Fuqua choisit l’Histoire contre le merveilleux. C’est son pari, et il mérite d’être tenté. Mais à force de vouloir montrer ce qui aurait pu être vrai, il oublie parfois la raison pour laquelle Arthur a survécu à tous ceux qui ont prétendu le raconter. On peut retirer Merlin, le Graal, Camelot et les chevaliers de la légende. Il faut alors trouver autre chose capable de les remplacer. Le Roi Arthur trouve des soldats. Excalibur, lui, avait trouvé un rêve.

Kelemvor

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