Il nous avait laissé sur un profond sentiment d'amertume, sur la vision d'un monde où l'on ne croit plus en rien, ni en des dieux ni en des lois, encore moins en des hommes, où la morale et l'altruisme sont des valeurs périmées, où l'on piétine honneur afin de servir ses propres intérêts et où l'humanisme s’apprête à tomber en totale désuétude. Le chaos est proche, inéluctable. En clôturant Samourai Assassin par de subjectifs points de suspension, comme on suspend dans le temps la main du bourreau, Okamoto nous prépare à un nouveau spectacle : une ode funèbre où l'on célèbre la fin des utopies, une épopée cruelle où les salauds ont remplacé les héros, un conte obscur, sans morale ni compassion, où la jouissance passe par la lame et la satisfaction a le goût du sang. Le Sabre du Mal s'offre à nous ainsi, comme le chambara nihiliste ultime, fascinant mais aussi déconcertant.
Dès les premières minutes, le cinéaste récite ses gammes et prolonge l'univers mis en place dans son œuvre précédente : le ballet des lames, par brume, pluie ou neige, est délicieusement chorégraphié ; le cadrage est précis ; les contrastes du N&B sollicitent notre imaginaire et introduisent la présence de la mort d'une manière presque fantastique. L'entrée en scène de Ryunosuke donne le "la" et annonce la teneur du reste du récit : silhouette spectacle, visage dissimulé par un large chapeau, katana a porté de main, il personnifie une certaine idée de la mort, froide et implacable. Son premier fait d'armes parle d'ailleurs en ce sens : en ôtant brusquement la vie à un vieil homme désirant mourir, il fait bien plus qu'exaucer ses prières, il se positionne comme l'ange de la mort qui se moque du commun des mortels et de leurs bases considérations.
Sous le regard d'Okamoto, ce premier meurtre se double d'une dimension éminemment symbolique : en tuant l'ancien, le garant de la mémoire et le dépositaire de la transmission, le sabre maudit s'en prend à cette société, à bout de souffle, qui tente de faire perdurer des traditions aujourd'hui caduques et désuètes. Si nous en sommes à cette situation, c'est à cause de l'homme qui pervertit le système, viole les règles, afin d'assurer sa propre réussite. L'idée directrice du film est d'ailleurs résumée lors de la scène de l'école d'escrime, temple de la tradition, durant laquelle Ryunosuke compare la fidélité du samouraï pour son code d'honneur à celle d'un mari volage envers son épouse : le respect du bushido est réduit à l'état de vulgaire paravent, cachant tant bien que mal la lente déchéance de la société. Alors au fond, dans ce monde profondément immoral, tuer est-il en encore un acte répréhensible ? La vie a-t-elle encore un prix ?
Si le regard porté sur la société nippone est sans concessions, il l'est d'autant plus que nous épousons, presque exclusivement, le point de vue de Ryunosuke. En plaçant au cœur de son récit le plus parfait des antihéros, Okamoto rompt avec la tradition du chambara "romantique" et fait plonger son histoire dans des abîmes de noirceur et de désespoir. Ryunosuke devient le futur glaçant de cette société en pleine déchéance, où l'on tue et où l'on bafoue l'honneur sans trop de scrupule. Notre homme ne croit plus en rien, ni au shogun ni en sa famille, seule compte pour lui la loi du sabre. Il n'éprouve aucun plaisir à tuer, sa seule satisfaction réside dans le fait d'utiliser son arme, c'est la seule action qui justifie son existence. Son esprit et celui de la lame ne font plus qu'un, le nihilisme est alors total.
Le Sabre du Mal serait parfaitement réussi si Okamoto ne se perdait pas en tergiversation pour développer son propos. Les tractations politiques et les agissements du clan anti-shogunal apportent une certaine confusion au récit. Si les personnages positifs existent, leurs fonctions dans le récit demeurent quelque peu obscures. Que ce soit le bon disciple, qui veut venger son frère, ou la jeune courtisane, ils ont tous un rôle à jouer dans l'histoire mais celui-ci semble s'interrompre brusquement, comme si Okamoto se moquait de ces intrigues secondaires. Cela donne l'impression d'un film inachevé. On peut y voir, sans doute, la volonté d'un cinéaste de rompre avec le chambara classique : en refusant l'affrontement final attendu (entre le bon et le salaud), Okamoto va au bout de sa logique et porte à notre regard un combat d'ordre moral. Hantée par les fantômes de son passé, la raison de Ryunosuke chancelle, la foi en son arme aussi. Combattre des guerriers de chair et de sang, lui redonne un peu d'espoir, mais tout cela semble vain et perdu d'avance : à peine un adversaire est-il tué, qu'un autre prend sa place. Le combat est sans fin, rageur, fou, absurde. À ce moment-là, les paroles prononcées par Mifune peu de temps auparavant prennent tout leur sens " âme perverse, sabre pervers ". Folie furieuse, démence cruelle, tel est le destin de celui qui choisit la force de la lame à celle de la morale...