Fin d'un cycle Sokourov que j'avais initié il y a très longtemps, et loin de compléter la filmographie du réalisateur russe au style inimitable. N'ayant pas encore vu "Taurus" sur les derniers jours de Lénine, "Le Soleil" fait chez moi suite à "Moloch" et sa journée dans la vie du führer en venant ajouter un élément à cette trilogie sur le totalitarisme qui s'inscrit dans une singularité assez incroyable. Même si je n'adhère pas en tous point aux expérimentations très nombreuses, on est malgré tout bien obligé de saluer le travail incroyable dans la recherche d'une esthétique adaptée et unique, ainsi que d'un thème très spécifique s'inscrivant dans une perspective particulièrement novatrice.
L'acteur japonais Issei Ogata (vu dans "Yi Yi" de Edward Yang) incarne l'empereur Hirohito à la fin de la Seconde Guerre mondial, à l'été 1945, et Sokourov se fixe un cap assez particulier : au travers de la reddition sans condition du Japon qu'il va accorder aux Alliés, il souhaite s'intéresser à une disposition rare dans l'histoire, la renonciation à une ascendance divine. Sokourov ne semble pas vraiment intéressé par le contexte historique ni par les massacres qui ont lieu en marge de ces discussions. L'unique enjeu est là, dans ces derniers jours de pouvoir juste avant la capitulation et la période d'occupation qui suivra, structuré principalement autour de la rencontre entre Hirohito et le général américain MacArthur.
Évidemment Sokourov s'en donne à cœur-joie pour créer une atmosphère de crépuscule pour un dieu, il déploie toute l'étendue de son savoir-faire pour instaurer une ambiance sombre, brumeuse, pétrifiée dans une forme de lenteur mystique. Petit aparté : on peut quand même regretter le format numérique particulièrement disgracieux, malgré l'amusement que le cinéaste semble en avoir tiré... Rien de mythifiant là-dedans : au contraire, il fait de l'empereur un personnage de rêveur assez éloigné des aspirations éthérées régulièrement rappelées par un de ses sujets — qui finira par se faire seppuku devant l'affront non pas de la capitulation mais de la déchéance du divin. Sokourov filme le chemin de l'empereur en voie de normalisation comme une tragédie sourde, même s'il semble étranger à l'humiliation attendue, donnant au dépouillement spirituel en cours le parfum d'un aveuglement passé. L'empereur assume étonnamment son déclin, un retrait qui s'effectue avec une certaine lucidité (mais non sans convulsions) dans une dimension onirique insaisissable.