Vivre en tant qu’agriculteur dans la campagne chinoise en 1991, eh bien, ça n'envoie pas du rêve. Certes, à cette époque, sur les plans économique et technique, le pays se modernisait à vitesse grand V depuis un peu plus d’une décennie, mais ce mouvement ne semblait pas encore avoir touché les régions les plus reculées et les moins urbanisées de la Chine.
Et même si un carton en pré-générique de fin affirme que la situation s’est très rapidement améliorée par la suite dans les campagnes, le visionnage de l’ensemble permet de comprendre pourquoi les autorités de l’Empire du Milieu n’ont guère apprécié ce portrait pour le moins peu flatteur de la nation.
Pendant deux heures et quart, on suit, sur quelques mois, le destin d’une famille pauvre de paysans, principalement à travers le regard de l’un de ses membres : un jeune garçon dont les parents sont partis travailler dans la grande ville. Et à cette famille, il ne va arriver… que des merdes. C’est merde sur merde sur merde. Le tout sous la forme d’une chronique accumulant des tranches de vie — désespérantes — au sein de laquelle il n’est pas forcément évident, du moins dans un premier temps, d’identifier qui est qui, quels sont les liens de parenté entre les personnages, etc.
L’État est montré comme totalement dépourvu de la plus riquiqui once d’empathie et de respect, traitant systématiquement ses habitants de la manière la plus humiliante qui soit (c'est sûrement là que le bât a dû blesser le plus pour le Pouvoir, car sur ce point précis, je doute que les choses aient beaucoup changé !) — mention spéciale à l’examen corporel lié à la politique de l’enfant unique, encore en vigueur durant l'époque dépeinte. Les paysans y sont traités comme des êtres corvéables à merci, sommés de se soumettre sans broncher aux injonctions des autorités.
Mais ce n’est pas pour autant que l’on ressent une profonde sympathie à l’égard des personnages — si l’on excepte quatre d’entre eux : le jeune garçon, le cousin handicapé, l’arrière-grand-mère, et surtout la jeune tante. La plupart des autres apparaissent comme profondément médiocres, perpétuant des modes de vie cruellement archaïques. Il suffit de voir comment le cousin mentalement handicapé est considéré comme une pure gêne, ou comment la pauvre jeune tante — dont les séquences sont de loin les plus touchantes du film — est réduite à se sacrifier pour compenser l’inconséquence et l'égoïsme de certains de ses proches.
Tout cela est filmé sous une forme contemplative (impression renforcée par des cadres fixes et une rareté des mouvements de caméra !), qui prend le temps de montrer le quotidien âpre de ces paysans à travers leurs plus petits gestes. Reste qu'il y a globalement un problème parsemant tout le long-métrage. Il ne réside pas tant la noirceur du propos que son manque de crédibilité humaine. Il est difficile d’adhérer à l’idée que, même dans un quotidien aussi rude, aucun des personnages ne parvienne jamais à arracher à l’existence ne serait-ce qu’un instant de joie — aussi furtif et illusoire soit-il. Et à force de n’aligner qu’une succession de tragédies, petites ou grandes, sans la moindre respiration, le film donne parfois l’impression que le réalisateur se complaît dans un certain misérabilisme. Ce faisant, pour moi, il affaiblit paradoxalement son propre réalisme.
Pour conclure, avec Le Temps des moissons, le réalisateur Huo Meng dresse un tableau implacable d’un monde rural abandonné, broyé à la fois par la tradition, la misère et l’appareil étatique, et le fait avec un remarquable sens du détail indéniable. Mais à force de ne voir dans ses personnages que des corps qui souffrent et des existences qui ploient, le film finit par perdre ce qui aurait pu lui donner une véritable épaisseur humaine : la capacité, même minimale, de ses figures à résister au réel par un éclat de vie... je ne sais pas, par un espoir, même illusoire, par un petit éclat de rire de rien du tout. Bref, en refusant obstinément la plus fugitive éclaircie, le cinéaste transforme peu à peu le réalisme en démonstration. Il en résulte une œuvre certes cohérente, mais dont la noirceur et le pessimisme constants, loin de renforcer l’émotion, finissent au contraire par l'émousser. C'est un bon film, avec des belles qualités particulièrement dignes d'éloges, mais il lui manque ce petit quelque chose pour atteindre la pleine justesse.