Les films sur le monde paysan sont la plupart du temps des requiem : ils disent une autre époque, et surtout, ce paradoxe d’un rapport à la terre fondé sur le renouvellement pourtant voué à la disparition. Le Retour des hirondelles de Li Ruijun évoquait déjà cette question cruciale dans l’histoire chinoise du XXème siècle, un pays dont la mutation violente nourrit toute la filmographie de Jiǎ Zhāng-Kē, ou le très réussi Black Dog.
Dans Le temps des moissons, Huo Meng évoque son enfance au début des années 90 au sein du milieu agricole, dans un quotidien qui semble n’avoir pas évolué depuis des siècles, rythmé par le travail aux champs, la vie humble et l’âpreté de la tâche. Dans une approche presque ethnographique, le cinéaste plonge le spectateur à hauteur d’enfant dans une famille aux rôles rendus flous par les fraudes sur la politique de l’enfant unique, une tante étant déclarée comme la mère de son neveu, lui-même vivant avec ses grands parents tandis que son père et sa mère sont allés chercher du travail à la ville.
Le film s’ouvre sur une exhumation permettant à un couple de reposer côte à côte au beau milieu du champ cultivé : la mort, omniprésente, ne cessera de consteller un récit où la fertilité de la terre avale ceux qui travaillent pour elle ; l’État, en surplomb, dynamite quant à lui progressivement le fragile équilibre des traditions, réduit les individus à des lignes sur leurs carnets d’identité et troue littéralement les champs à l’explosif pour y chercher du pétrole.
Il faudra glaner, au fil de ces tableaux, quelques instants de tendresse ou de solidarité, comme cette belle scène de partage d’esquimau par une journée harassante aux moissons, motif qui sera repris dans l’échange des bonbons. Il ne s’agit pas pour autant d’idéaliser un monde sur le point de disparaître : si le cinéaste parvient à saisir la force de certaines relations (à la grand-mère notamment, avec le personnage handicapé mental), il porte également un regard sans fard sur un monde rivé à des traditions violentes et des rites qui semblent pérenniser un ordre où l’individu n’a pas sa place, notamment à travers le destin de la jeune fille mariée de force, ou ce rôle de pleureuse que s’oblige à endosser la mère, presque de manière comique. En résulte un pessimisme généralisé qui ne sera compensé que par la beauté assez sidérante de la mise en scène. La photographie, superbe, joue sur toutes les variations de la lumière rendues possibles par le passage du temps sur la nature, et le cadrage offre des tableaux où toute la famille trouve sa place, dans un regard statique qui s’anime par moments dans des plans-séquence où la vie fourmille, que ce soit dans l’arrière-plan ou l’atmosphère sonore qui fait la part belle au hors champ. Les mouvements latéraux, souvent à hauteur d’épi, suivent les parcours des personnages dans les champs, qui, malgré l’arrivée des machines, restent toujours dans une certaine lenteur, entravé par le temps des saisons et le poids de la glèbe. Dans cette vie presque absurde, où l’on n’ouvre la cloison d’une salle de classe sépulcrale que pour annoncer le décès d’un proche, où les fours à briques deviennent des mausolées, il n’est pas question de nostalgie pour un âge d’or des travaux et des jours, mais bien de compassion envers les laissés-pour-compte de l’Histoire.
(7.5/10)