L'art n'est pas là pour ressembler à la société, il n'est pas là non plus pour n'être qu'un pur produit de l'industrie culturelle. L'art authentique crée de la négation et de la dissonance, écrit le théoricien post-Marxiste Theodor Adorno.
Avec cet ébouriffant Testament d'Ann Lee de Mona Fastvold, on a l'incarnation d'un objet esthétique dément, barré, inassignable, provocant notre imaginaire autant que notre vision. Raconter avec luxuriance et grandiloquence la vie d'une cheffe religieuse de la secte des Shakers ( les trembleurs) proclamée par ses adeptes Christ féminin est un geste audacieux et radical. Le prologue avec ses mouvements syncopés dans la forêt est à cet égard d'une beauté inouïe.
Le film saisit par ses chorégraphies entre transe et extase, sa photographie charnelle et somptueuse, surtout le film sidère et séduit par sa propre force de croyance, son fanatisme assumé, son irrévérence aux codes et loi du marché. Le spectacle est total désarçonnant, fait peut-être songer de très loin à l'étrangeté de la Jeanne de Bruno Dumont. On sent chez la réalisatrice le même sens pictural, le même désir jusqu'au boutiste d'oser le grotesque, le ridicule, l'indigeste pour se tenir fermement et corps et âme à son sujet. Le jeu d'Amanda Seyfried y est voluptueux et incandescent, se situant à l'extrême d'une ligne sorcière où jouer n'est plus jouer mais respirer, chanter, vivre tant la comédienne prend son rôle par la bouche et la peau.
Le film ne plait pas forcément et c'est là l'énigme et la beauté de ce genre de proposition: Le Testament d'Ann Lee donne de la force au cinéma, à l'Art. Il montre que la création peut exister ailleurs, que l'oeuvre n'a pas besoin d'être forcément compréhensible ni identique à des critères connus. Ce genre de film soulève, régénère et montre à quel point l'art peut être libre, à quel point l'artiste s'affranchit de la dictature utilitariste. Et cette autonomie, cette puissance de liberté vient nous dire: Osez vous désaliéner.