- Voici Mademoiselle Villard du musée de Jeu de Paume. Elle est venue avec moi. Mlle Villard a un problème. J’ai pensé que votre réseau pourrait l’aider.
- Il ne s’agit pas de moi, comprenez-le bien. Les tableaux sont le bien de la France.
- Les tableaux ?
- Le train que tu viens de former pour le colonel. Il y embarque une collection de peinture… t’a aucune idée de ce qu’elles valent !
- Ce n’est pas ça qui importe.
- Qu’est-ce qu’elle veut, alors ?
- Elle veut qu’on fasse sauter le train.
- Oh non ! Vous n’avez pas compris du tout. Rien ne doit être endommagé. Ces tableaux sont irremplaçables. Ce ne sont pas juste… j’ai une liste. Des Renoir, des Cézanne, 64 Picasso, 29 Braque. Degas, Matisse. Il n’y a là que des chefs d’œuvres. Et les plus beaux. Notre héritage national.
- Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse, madame ?
- Mademoiselle.
- Je pensais que peut-être vous pourriez arrêter le train.
- Stopper un train n’est pas si simple.
- On peut être tué.
- Et surtout si on est français et que le train est allemand.
- Bien sûr. J’en suis consciente. Mais Paris sera bientôt libérée, n’est-ce pas ? Mais si les tableaux ne sont plus là…
- Aux dernières nouvelles, les Alliées devraient entrer dans Paris dans 7 jours. Voire 3 ou 4. Waldheim veut faire partir le train avant. On peut le ralentir ? Qu’en pensez-vous ?
- On peut le faire sauter. Possible. On colle du plastique sous les wagons, et tout saute. Ils fusilleront quelques otages, mais c’est le prix à payer. Est-ce que vos tableaux valent si chers, mademoiselle ?
- Londres est d’accord sur la valeur de l’art. On a carte blanche pour sauver les toiles.
- Bein voyons ! Qu’est-ce qu’ils risquent, eux ? Ce matin, nous étions encore 4 dans notre groupe. Maintenant, nous sommes 3. Un, deux, trois. Au début, nous étions 18. Comme vos tableaux, mademoiselle, ils sont irremplaçables. Pour certaines choses on prend des risques. Mais je ne risquerais pas des vies pour de la peinture.
- Elles ne seraient pas perdues… Pardon. Je ne devrais pas dire une telle chose. Mais ces tableaux sont une partie de la France. Les Allemands veulent nous les enlever. Déjà, ils ont pris notre terre, et notre pain. Ils vivent dans nos maisons. Et maintenant, ils veulent notre art. Cette beauté, cette vision de la vie inspirée par la France. Notre pensée vraie. Notre génie. Nous en sommes responsables, vous comprenez ? Le trésor de tous. C’est notre fierté. Nous en sommes comptable devant le monde entier. Bien sûr, on peut sacrifier des vies pour plus que ça.
Sur les rails de la mémoire française
Sous les apparences d’un film de guerre ferroviaire rythmé par le martèlement des roues sur les rails, Le Train s’impose en réalité comme une œuvre d’une profondeur étonnante, où le but n’est pas de proposer dans une pure gratuité de l’action, mais un récit au service d’un propos profondément enraciné dans l’histoire et dans l’âme d’un pays, où chaque décision et chaque sacrifice interroge ce qui fonde l’identité d’un peuple. Réalisé par John Frankenheimer, avec la contribution de Arthur Penn et Bernard Farrel, le film dépasse très largement le cadre du simple récit historique pour devenir une réflexion brillante sur ce que signifie être français dans l’un des moments les plus sombres de son histoire. Un peuple en lutte pour préserver ce qu’il est, malgré la déchéance de son gouvernement collaborationniste. Son point de départ puise dans un fait réel fascinant de la Seconde Guerre mondiale avec l’épisode du « train d’Aulnay » ayant eu lieu en août 1944. Pour rappel, un convoi chargé d’objets pillés appartenant au patrimoine culturel français devait être expédié vers l’Allemagne nazie. Le train contenait majoritairement du mobilier issu de la Möbel-Aktion, ainsi que 148 caisses d’œuvres spoliées par l’ERR (Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg, une organisation nazie dirigée par Alfred Rosenberg). Un dépouillement abject derrière lequel se cachait une entreprise d’effacement culturel. La volonté de dépouiller un pays de son histoire, de sa mémoire et de son âme. Et c’est grâce à Rose Valland, une conservatrice de musée et résistante française, qui avait espionné durant tout le conflit les activités de l'ERR, qu’une opération de résistance cheminote se mit en place pour retenir le train jusqu’à l’arrivé de l’armée de libération. Valland consignera son témoignage dans son ouvrage Le Front de l'art, qui servira de socle à ce film. Mais là où l’histoire réelle relève davantage de l’espionnage, les scénaristes Franklin Coen, Frank Davis, Walter Bernstein, Howard Dimsdale, Nedrick Young et Albert Husson choisissent de transformer cet événement en une tragédie humaine en amplifiant la portée symbolique de son contenu pour mieux proposer une mécanique dramatique d’une redoutable efficacité. Un glissement narratif fondamental permettant au film de poser une question centrale, peut-on risquer des vies pour sauver de l’art ? Et si oui, pourquoi ?
La réponse ne se trouve pas dans un discours explicite, mais se construit à travers le personnage de Paul Labiche, incarné par un Burt Lancaster absolument fantastique qui, dramatiquement parlant, frappe fort dans son jeu. En tant que cheminot homme du réel et de l’effort du travail, faisant par là-même parti de la Résistance, Labiche accepte de conduire ce train pour mieux le retenir jusqu’à l’arrivé des Alliées sous la pression de Mlle Villard (Suzanne Flon), qui fait bien entendu directement référence à Mlle Valland. Labiche est un personnage subtil auquel on refuse toute glorification facile. En effet, il n’est pas un héros bravant le danger à n’importe quel prix. Il doute et résiste à l’idée même de cette mission car pour lui des tableaux ne valent pas une vie humaine. Et pourtant, à mesure que le film progresse son avis évolue. Ces œuvres ne sont pas de simples objets, mais sont le reflet d’une civilisation et d’une histoire commune, d’un esprit que l’on ne peut laisser disparaître sans se renier soi-même. Et c’est précisément dans cette évocation que naît la grandeur du film. Face à lui, le récit nous présente le colonel von Waldheim par un Paul Scofield largement convaincant. Il incarne un esthète nazi convaincu de sauver l’art en le dérobant pour l’Allemagne. Mais derrière ce discours se cache une logique de prédation culturelle. Ce qu’il admire, il veut le posséder et l’arracher à son contexte. Une opposition qui ne relève pas simplement du conflit classique entre résistant et occupant, mais permet aussi de mettre en lumière deux visions irréconciliables de la culture, avec l’une qui la considère comme un patrimoine vivant enraciné dans un peuple, l’autre comme un objet que l’on peut s’approprier au nom d’une prétendue supériorité.
Autour de cette confrontation s’articule une galerie de personnages profondément humains. Dans le rôle de Christine, Jeanne Moreau incarne une Française résignée en apparence, mais intérieurement lucide, contrainte de survivre dans une France occupée où continuer à vivre est déjà une forme de résistance. Elle incarne cette France silencieuse, qui endure sans céder. Bien que peu présente, Suzanne Flon en Mlle Villard incarne efficacement une élite culturelle consciente de l’importance du patrimoine, et prête à tout pour le préserver. C’est elle qui déclenche l’engrenage et qui pousse les cheminots à intervenir, rappelant que la résistance n’est pas seulement militaire, mais aussi intellectuelle et morale. Et puis il y a Michel Simon qui est bouleversant en Papa Boule. Il est l’un des personnages les plus marquants du film. Il n’est pas résistant, du moins pas au sens traditionnel. Il ne combat pas pour des idées, ni pour des tableaux qu’il ne comprend pas. Mais il est cheminot et cela suffit. Il refuse que l’on détruise son outil de travail en maltraitant ce réseau qu’il connaît et aime. Et dans ce refus se glisse son patriotisme total. Lorsqu’il comprend que les œuvres pillées sont françaises et font donc partie de l’histoire du pays, il refuse de les céder. Non pas par amour de l’art, mais par fidélité à ce qu’il est, car ces œuvres sont indissociables de ce que la France est. C’est là que Le Train dépasse le simple cadre du film de guerre pour rappeler que la France ne se résume pas à ses institutions, ni à ses élites, mais qu’elle vit à travers son peuple. Non pas une abstraction idéologique, mais une réalité vivante faite d’hommes et de femmes ordinaires ayant un attachement profond à une histoire commune. Un peuple qui dans sa majorité n’a pas adhéré à la collaboration, et que certains plus courageux encore, ont choisi de lutter jusqu’au bout. Un film refusant les caricatures et les simplifications pour mieux montrer une France complexe traversée de doutes et de contradictions, mais profondément attachée à ce qu’elle est.
- Les hommes sont fous. Ils jouent les héros, puis leurs femmes les pleurent.
- Peut-être que les hommes sont fous. Une centaine d’hommes a aidé à arrêter ce train. Aiguilleurs, serre-freins, commis de triage, mécaniciens, chauffeurs, chefs de gare. Dieu sait combien d’autres seront morts demain. Et savez-vous ce qu’il y a dans ce train ? Des tableaux. Oui, rien que des tableaux. Notre héritage national. La gloire de la France. C’est fou, non ?
Sur le plan technique cette vision s’incarne dans une mise en scène d’une rigueur impressionnante. La photographie de Jean Tournier et Walter Wottitz confère au film une texture réellement perceptible. Les contrastes sont marqués par des noirs prononcés et une lumière naturelle venant accentuer la rudesse des visages et des décors, via une image dense et tangible où chaque plan est imprégné de suie et de sueur. On sent le métal, la graisse, et la fatigue des hommes. Les décors ferroviaires conçus par Willy Holt, assisté de Marc Frederix et Roger Volper, participent pleinement à cette immersion. Les gares, les triages, les wagons ne sont pas de simples arrière-plans, mais des espaces vivants ancrés dans une réalité crédible, renforcée par les nombreux tournages en conditions réelles à Argenteuil, Saint-Ouen ou encore Vaires-Torcy. La musique de Maurice Jarre accompagne le récit avec une retenue exemplaire. Elle ne cherche jamais à surligner l’émotion ou l’action mais simplement à l’accompagner pour mieux la soutenir. Une sobriété remarquable refusant toute emphase inutile pour mieux souligner la gravité des enjeux. Cela permet de laisser souvent place aux bruits mécaniques et aux respirations saccadés d’un cheminot en lutte pour la résistance du patrimoine français.
L’action est savamment construite grâce à une mise en scène efficace. Une action jamais gratuite, refusant de céder à la surenchère pour mieux s’ancrer dans le réel mais s’en tomber dans un moule documentaire, car nul doute qu’il s’agit d’un film. Les séquences d’action en train sont d’une intensité étonnamment remarquable, je pense en particulier à la collision impressionnante (et bien réel) entre deux trains ; le bombardement du triage par les alliées où Papa Boule dans un sursaut de vie arrache son convoi au chaos en le traversant ; ou encore la scène sous tension où le train se retrouve pris en chasse par les alliées, ne laissant pour seul choix de survivre à Labiche que de se dissimuler son convoi dans un tunnel, seulement chaque seconde perdue peut coûter la vie. La séquence où Labiche, enfermé dans l’hôtel de Christine, se retrouve à devoir osciller discrètement hors de celui-ci pour mieux ralentir le convoi nous offre une bonne séance de stress, tout comme lorsque celui-ci se retrouve avec ses hommes à devoir s’échapper du train en marche. Et comme si notre cœur n’était déjà pas suffisamment mis à rude épreuve, le moment où Labiche, accompagné de quelques résistants, se retrouve à devoir peindre les trois premiers wagons en blanc pour que la force aérienne ne le prenne pas pour cible, nous offre un autre grand moment du film dont le résultat s’avère lourd en sacrifice. Mais c’est dans sa poursuite finale que le film atteint une dimension épique dans son propos à travers une course contre la montre entre l’homme et la machine, où chaque instant y est chargé d’une tension insoutenable. Découle un final ô combien satisfaisant dont on ressort pleinement conquis.
Mais ce qui rend cette fin si efficace et en même temps bouleversante, ce n’est pas seulement son intensité, mais surtout ce qu’elle signifie. Car au fond, ce sacrifice total ne concerne pas uniquement des œuvres d’art. Il touche à quelque chose de plus vaste et de plus profond. Une idée concrète de la France. Une France qui refuse qu’on lui arrache son histoire. Une France qui considère que son patrimoine n’est pas un luxe, mais une part essentielle de son identité. Une France où des hommes et des femmes ordinaires, cheminots, ouvriers, anonymes, se lèvent pour défendre ce qui les dépasse, malgré la collaboration de leur gouvernement. Et c’est justement là que réside le génie du film. Dans sa capacité à faire ressentir que derrière chaque wagon, chaque tableau, chaque sacrifice, se joue quelque chose d’essentiel. Quelque chose qui ne peut être ni volé, ni détruit. L’esprit d’un peuple. L’esprit de la France. C’est pour tout cela que le film marque autant. Parce qu’il ne cherche jamais à séduire artificiellement à travers un grand spectacle pop-corn facile, ou un discours simpliste. Il impose avec rigueur, force et sincérité un spectacle intelligent qui n’oublie pas d’être un film cinématographique à part entière, et en même temps, un récit historique, et une fresque représentant l’esprit du peuple français.
CONCLUSION :
Avec Le Train, John Frankenheimer propose un film de guerre puissant sur la Seconde Guerre mondiale, atteignant une forme de vérité rare à la portée profondément humaine, porté par un Burt Lancaster remarquable du début à la fin. Un film qui fait du bien, à une époque où la France est traversée par un trouble identitaire, où certains en viennent à considérer comme problématique (et le mot est faible) le simple fait d’être attaché à sa culture, à son histoire, et à ce qui forge une identité. Pour rappel, ce n’est pas la préservation d’une culture qui fut une dérive, mais bien sa confiscation et sa destruction comme a pu tenter de le faire les nazis en son temps. De quoi nourrir votre réflexion.
En cela, Le Train s’avère être un film rare, un chef-d’œuvre à part entière.
Les réalisateurs de ce film souhaitent rendre hommage aux cheminots français d’hier et d’aujourd’hui dont la noblesse de caractère et la bravoure ont inspiré ce film. Ils remercient les chemins de fer et les forces militaires français qui, grâce à leur concours, ont permis à ce film de voir le jour.