Le luxe est avant tout une question d’exhibition. Les biens qu’il vend si cher sont dits positionnels : ils ont pour fonction d’afficher, aux yeux du monde, l’appartenance à une élite ayant les moyens de les acquérir. Dans son premier long métrage, Hélène Rosselet-Ruiz détourne cette fonction en la liant à la question du pouvoir. Une jeune fille trouve un emploi dans un hôtel particulier parisien, et devient l’assistante de la maîtresse d’un prince saoudien, assignée à résidence dans une opulence proprement déraisonnable.


Le concept de la prison dorée est ici poussé dans ses retranchements : Souria, sculpturale créature dévouée à son amant, profite de ses largesses sans quitter un lieu dans lequel toutes les commodités lui sont offertes, et se contente d’attendre lorsque le maître des lieux va faire des affaires ou rejoindre son épouse légitime. Par l’entremise de l’employée, Hélène Rosselet-Ruiz filme un dédale, travaille la dichotomie entre les coulisses des domestiques (Laura ayant à peine la largeur nécessaire entre son lit et le mur pour faire ses pompes) et la vaste splendeur des pièces officielles, l’entrée principale et les voies de service. Mais la promesse d’une certaine satisfaction voyeuriste (pénétrer les lieux interdits aux regards de la plèbe) est rapidement supplantée par la dissection à froid d’un système. Le recours aux caméras de surveillance joue de cette ambivalence, renvoyant autant à l’esthétique de la télé-réalité (dont Souria pourrait tout à fait être une candidate) qu’à un univers carcéral, dans une qualité d’image décatie qui décape le lustre des lieux. Malou Khebizi, aux antipodes de son incarnation déjà impressionnante dans Diamant Brut, garde un sang froid qui semble finalement commun à tous les protagonistes : dans cet univers régi par l’argent, tout le monde trouve un intérêt à jouer le jeu. Et si les signes d’emprisonnement se multiplient (la panthère en cage, le foulard, le bracelet), c’est surtout la lucidité du regard posé sur le milieu qui motive la progression du récit. Car dans cet étalage de richesse, l’excès prend les atours d’une continuelle boulimie dont les coulisses restituent surtout ce qui en résulte : un amoncellement de trop plein et de déchets. La demeure, aussi vaste soit-elle, se sature ainsi d’un trop-plein qui peine à masquer l’absence, et, surtout, le silence écrasant d’un pouvoir absolu. Les différentes strates du récit suivent ainsi des ramifications vers l’extérieur qui semblent ne jamais se terminer : chaque tenancier de l’oppression voit un élément supérieur lui dicter sa conduite, et la lutte des classes s’embourbe dans celles des sexes, où la femme devient un autre bien positionnel, qui ne pourra être exhibé que par l’homme, s’il en prend la décision. La pratique du dessin par Souria, puis son utilisation fatale de la photographie le lui rappelleront violemment.


Le huis-clos étouffant trouve certaines voies de traverse salutaires, notamment à travers la relation entre Laura et le majordome, figure presque paternelle enlisée dans une autre forme de complicité soumise, ou la réversibilité d’une relation avec « Madame » qui tombe le masque pour tenter de briser l’effarante solitude à laquelle elle se condamne. Si la fin peut poser quelques questions en termes d’écriture, le dénouement joue intensément de l’opposition tragique entre un « regard caméra surveillance » et l’expulsion vers l’extérieur. Car le pouvoir réel consiste moins à exhiber sa richesse qu’à s’offrir la capacité à bafouer dans l’ombre.

(7.5/10)

Sergent_Pepper
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes huis clos, Rumeurs Cannes 2026, Vu en 2026, Vu en salle 2026 et Les meilleurs premiers films de 2026

Créée

le 31 juil. 2026

Critique lue 850 fois

Le Triangle d'or

Le Triangle d'or

5

SophieetMaurice

le 29 juil. 2026

Suivre

La Panthère n'est pas un Parasite

Lora, jeune femme issue de la banlieue populaire, se fait engager dans la garçonnière d'un prince du pétrole. Elle se lie d'amitié inattendue avec la maîtresse.Triangle d'or aborde un sujet original...

Le Triangle d'or

Le Triangle d'or

8

Creotivemedia

le 29 juil. 2026

Suivre

Élégant, maîtrisé et profondément troublant

Le Triangle d'or confirme le regard sensible et maîtrisé d'Hélène Rosselet-Ruiz sur les rapports de domination et les violences invisibles. Sous les apparences d'un drame intimiste, le film déploie...

Le Triangle d'or

Le Triangle d'or

6

Fisher_93

le 29 juil. 2026

Suivre

Des femmes sans paroles

« Tu ne serais rien sans lui » crie princesse Souria à son homme de main. Celui-ci attend de son mari - statut en devenir dont l’espoir se meut en mélancolie - des visas pour extraire sa famille...

Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?

Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?

1

Sergent_Pepper

le 26 déc. 2014

Suivre

Les arcanes du blockbuster chapitre 13

Siège d’UGC. Vaste table en acajou, bol de saucisson et pinard dans des verres en plastique. - Bon, vous savez tous pourquoi on est là. Il s’agit d’écrire le prochain N°1 du box-office. Nathan, ta...

Once Upon a Time... in Hollywood

Once Upon a Time... in Hollywood

9

Sergent_Pepper

le 14 août 2019

Suivre

To leave and try in L.A.

Il y a là un savoureux paradoxe : le film le plus attendu de l’année, pierre angulaire de la production 2019 et climax du dernier Festival de Cannes, est un chant nostalgique d’une singulière...

Her

Her

8

Sergent_Pepper

le 30 mars 2014

Suivre

Vestiges de l’amour

La lumière qui baigne la majorité des plans de Her est rassurante. Les intérieurs sont clairs, les dégagements spacieux. Les écrans vastes et discrets, intégrés dans un mobilier pastel. Plus de...