Au début des années 90, Ciby 2000 (société de production fondée par Francis Bouygues) contacte Karl Zéro pour lui proposer de faire un premier long métrage. Les producteurs cherchent plus ou moins à surfer sur le succès de nouveaux talents comiques tels qu’Étienne Chatiliez en démarchant des noms issus de la télévision ou de la publicité. Karl Zéro, sous couvert d’être payé pour déconner, accepte volontiers la proposition. Après une première ébauche de scénario refusée sur Saddam Hussein, il se lance dans l’écriture d’un film s’inspirant d’un fait divers avec l’histoire de Simone Weber, surnommée « la diabolique de Nancy », qui, après avoir assassiné son amant, l’a découpé à la meuleuse à béton avant de balancer les morceaux et le tronc enfermé dans une valise à la flotte.
Le Tronc raconte donc plus ou moins cette histoire sordide, et l’on va assister au procès de la meurtrière tandis que le tronc, toujours vivant et qui s’exprime en voix off, passe de main en main dans un récit totalement foutraque et rocambolesque.
Bien qu’il se défende d’avoir consommé la moindre substance illicite pour écrire son film, Le Tronc reste un délicieux exemple d’OFNI et d’accident créatif comme il en existe de moins en moins au sein d’un système qui semble être de plus en plus surveillé et formaté. Le film est surtout le parfait exemple d’un trublion en roue libre et en pilote automatique, un peu trop sûr d’être drôle, qui semble avoir couché sur le papier et en vrac des trucs qu’il trouvait amusants (du moins j’imagine) sans trop se demander si au bout du compte ça pouvait faire un film qui tienne la route. Résultat des courses, Florence Quentin (scénariste de Chatiliez) est appelée à la rescousse pour remettre un peu d’ordre dans ce joyeux bordel alors que Karl Zéro se voit sabrer d’un tiers de son budget initial suite à divers changements d’interlocuteurs au sein de la production. Le tournage se fait également à grande vitesse, le réalisateur étant contraint par ses obligations télévisuelles et surtout par le désir de sortir son film avant celui des Nuls, en tournage à la même époque. Karl Zéro écrit tout et n’importe quoi, filme tout et surtout garde absolument tout au montage, contraignant une nouvelle fois une intervention externe, celle de Nicole Saunier, monteuse pour Claude Zidi, qui tente de sauver un minimum de cohérence dans le film tout en réduisant sa durée à moins de 80 minutes. Le résultat n’en est pas moins une imbuvable succession de séquences décousues avec des parodies de publicités, des références à l’actualité de l’époque, Lova Moor et des happenings musicaux, le tout autour d’un tronc qui bande interprété en voix off par Jean-Luc Reichmann.
Karl Zéro ose tout, flirtant ouvertement avec le mauvais goût à coup de blagues sur la nécrophilie, de gags scato, d’un soupçon de gore mal foutu et de séquences plus que douteuses comme lorsque, parodiant La Compagnie Créole, un black se vante de violer son frère trisomique sous prétexte que c’est bon pour l’anormal (chacun appréciera la finesse du gag). Dans ce joyeux bordel, on trouve aussi des faux Village People qui chantent A.N.P.E., des faux Gipsy Kings, une parodie des comédies musicales à la Jacques Demy, des communistes, un parachutiste qui fait des choses avec son singe, une infirmière nymphomane, John Merrick, Karl Zéro qui imite Godard sortant d'un sex-shop et Duras et même un ersatz tout pourri de Freddy Krueger puisque la meurtrière a le pouvoir de matérialiser certaines images par la pensée… Et bien sûr tout ça est balancé à la va-comme-je-te-pousse en dépit du moindre bon sens, Karl Zéro avec un poil de prétention se réclamant d’une anarchique volonté de sale gosse à repousser les limites du cinéma. Sans grande surprise, le film se gaufre royalement lors de sa sortie et devient, à mesure qu’il devient invisible, culte auprès de celles et ceux qui confondent parfois rareté et qualité.
Pour ma part, j’ai trouvé l’expérience assez éprouvante et pas vraiment drôle, mais bizarrement, pour l’aspect complètement foutraque du bousin, j’ai envie de garder mon DVD précieusement, histoire de voir si un jour ce truc prend un peu de valeur, ce qui sera forcément démesuré par rapport à la qualité du film mais il suffira de trouver un maso fortuné pour se débarrasser du corps du délit.