Le Vertige
5.7
Le Vertige

Long-métrage d'animation de Quentin Dupieux (Mr. Oizo) (2026)

C'était il y a un petit mois. J'étais au cinéma à attendre mon film quand, soudain, j'ai vu, projeté sur l'écran, cet étrange Paris polygoné dans lequel se baladait un personnage digne de GTA III qui avait la gueule d'Alain Chabat.

Ça m'a tout de suite interpellé.

Avais-je la berlue ? Étais-je en train de projeter un fantasme sur ce truc étrangement ficelé ? Non. Dès le plan suivant, le personnage s'est mis à parler : il avait bien ma voix d'Alain Chabat.

Était-ce une publicité ? Non plus. Ça développait une intrigue. C'était en fait une bande-annonce.

Une putain de bande-annonce !


Sincèrement, ça m'a scotché. Un film qui se risque à un tel postulat formel ? Français, en plus ? Avec Alain Chabat ?!

Mais comment empêcher mon cœur de battre la chamade ? En période si atone en termes de septième art, comment ne pas s'enthousiasmer ? Juste donner sa chance !

Ni une, ni deux, j'ai détourné le regard. Je ne voulais pas en voir davantage. J'avais déjà acté que j'irai le voir, ce film. Point. Quoi qu'on puisse m'en apprendre par la suite. Quoi qu'on puisse m'en dire. C'était décidé.

Je me suis donc bouché les oreilles pour me préserver le plus possible, zieutant de temps en temps l'écran pour surprendre le titre de ce film sur l'écran. Bim ! Le Vertige. Parfait ! J'ai tapé ce nom dans SensCritique, cliqué sur « Envie » et rengainé mon téléphone, sûr de mon fait.

Ce n'est qu'en rentrant chez moi que, consultant le site, un éclaireur m'a juste posé cette question : « ah oui ? Tu vas aller voir le prochain Dupieux ? Mais tu ne t'étais pas promis de ne plus jamais te laisser avoir ? »


Ah mais bien sûr... Quelle évidence...

Avec le recul, qui d'autre que Quentin Dupieux pour partir dans un truc aussi barré ?

Et c'est fou qu'aujourd'hui, en 2026, être rappelé au bon souvenir de Mr. Oizo puisse être aussi glaçant. Et ce Vertige n'y a d'ailleurs pas manqué.

Je n'avais pas le choix. Il fallait que je déroge à au moins un de mes engagements. J'ai donc décidé de donner sa chance à cette sidérante proposition. J'ai levé mon ostracisme à l'égard de Dupieux et...

Et « raaaah » quoi...


Mais ce film, c'est tellement toute la quintessence de la frustration Dupieux.

Franchement, sur les dix seules premières minutes, il y avait déjà tout pour m'emballer.D'abord ce postulat qui sort de nulle part, bien sûr, mais il y a aussi et surtout cette proposition formelle qui est loin d'être prise par dessus la jambe.

D'un côté on nous pose une esthétique très GTA, de l'autre on incruste le génétique à la façon des sous-titres automatiques de Youtube, et tout cela se retrouve animé par ces conversations lunaires entre Chabat et Coen qui rappellent, dans la forme et le fond, les discussions philosophiques de Vincent Vega et de Jules Winnfield dans Pulp Fiction.

C'est signifiant au possible. Ce côté déconnecté des personnages, pas à la hauteur de leurs propres ambitions et, osons le dire, assez pathétiques transpire de partout. Ça n'a pas besoin d'être verbalisé ; ça exsude par tous les pores du film. Ça capte un truc de son temps. Ça pose un vrai sujet et ça le pose sur le terrain du cinéma.

C'est juste une putain de proposition comme on ne nous en offre plus que très rarement au sein du septième art, et je le dis sincèrement.


Seulement voilà, comme une triste habitude, ce film de Quentin Dupieux reste désespérément un film de Quentin Dupieux. Ou plutôt non, c'est pire que d'habitude.

Parce que, ces derniers temps, à quelques rares (mais notables) exceptions près, un film de Dupieux, ça posait une idée fraiche et sympa – voire même franchement géniale – et après, soit ça se décousait à la longue, soit ça se répétait, soit ça se diluait, nous conduisant péniblement jusqu'à une fin aussi éprouvante que consternante.

Là, c'est encore pire que ça puisque ce Vertige est loin de se déliter à la longue. Au contraire même, je trouve qu'il y a, pour l'occasion, un réel enrichissement du postulat de base qui s'opère par séquence, ce qui permet régulièrement de développer un propos indéniablement réfléchi et cohérent.


Alors où est le problème, me diriez-vous ?

Eh bah, le problème dans ce Vertige, c'est que Dupieux parvient encore une fois à produire un film qui se délite et s'évide, malgré cette structure mieux pensée ! C'est juste que cette fois-ci, l'évidement se fait entre chaque séquence !

Car d'accord, il y a renouvèlement, mais à chaque fois la bascule vers le temps suivant s'opère après un pataugement de compétition. Une idée est posée, puis ça cabotine, ça répète et cela jusqu'à l'usure.

Si seulement chaque séquence avait su développer les choses en élaguant le superflu, alors l'ensemble aurait été d'une redoutable efficacité. Mais non. A chaque temps, la même mécanique. Ce n'est vraiment qu'une fois qu'une situation est essorée qu'enfin Dupieux daigne passer à son temps suivant...

Et c'est putain d'énervant. D'autant plus énervant quand on connaît Dupieux.


C'est bien simple, en ce qui me concerne, je n'arrive pas à y voir un hasard.

Ce mec saborde ses scènes à dessein. Il pourrait raboter le superflu pour obtenir un excellent moyen-métrage ou alors – mieux que ça – il pourrait tafer son sujet pour l'épaissir encore davantage - le mener encore plus loin - mais non. Une fois de plus, le piétinement est posé comme une signature.

On pourrait y voir un geste de toute puissance ; celui du mépris de l'auteur qui a décidé de faire ainsi parce que c'est ainsi qui entendait le faire, un point c'est tout. Et, pour moi, oui, il y a en partie de ça. Mais, à mes yeux, ce n'est pas que ça. À mes yeux, cette caractéristique récurrente du cinéma de Dupieux, elle est le produit d'un sentiment d'imposture que l'auteur n'entend pas affronter. Une défaillance d'autant problématique selon moi que j'ai l'impression que Dupieux s'en défausse par confort.


Parce qu'au fond, qu'est-ce que Dupieux aurait à gagner à parfaire ses films ?

En tant qu'artiste, c'était l'occasion pour lui de pousser plus loin son art. Un jeu qui en vaut indéniablement la chandelle mais, pour l'auteur, le risque est trop grand.

Dupieux a depuis le temps fait son trou dans le sérail du cinéma français. Et au sein de ce sérail, aucun n'est en situation de produire un seul geste audacieux, un seul acte inspiré. Bref, aucun n'est capable de se comporter tel un véritable artiste face à lui. Pour le dire autrement, faute de combat, Dupieux n'a même pas besoin de mener la bataille pour conserver sa place.

Ainsi il lui suffit de faire une moitié de film à sa sauce pour plier la concurrence, s'assurer ses entrées et relancer la machine autant de fois qu'il lui plaira.

Alors pourquoi s'emmerder ? Pourquoi prendre le risque de se rendre compte que, peut-être, il n'est pas à la hauteur de ses propres ambitions ? Donc, au lieu de ça, faisons de la médiocrité une marque de fabrique et voilà comment on peut jouir de la toute-puissance de l'auteur sans s'embarrasser des tourments de l'artiste.


Voilà tout ce qui me gave dans ce Vertige : c'est qu'il est une version aboutie du pendant parisien du cinéma de Dupieux : il est une puissante revendication de l'art du médiocre. Une médiocrité que je trouve presque pleinement revendiquée sur la fin du film, notamment du fait d'un délitement formel.

Rappelez-vous, au début, le film se plaisait à jouer de plans très cinématographique, ce qui, immanquablement, mettait en évidence les limites techniques des modélisations. C'était habilement pensé.

À la fin, alors qu'il y a un congrès et qu'il y aurait eu moyen de reproduire à nouveau ce genre de performance, notamment en jouant sur les limites techniques qu'il pourrait y avoir à afficher autant de personnages en même temps, Dupieux n'en fait pourtant rien. C'est juste un plan classique où on a juste polygoné tout le monde selon le même procédé informatique.

La simplicité du procédé saute aux yeux. Sa fainéantise aussi. L'illusion s'écroule.

Il faudra d'ailleurs retrouver un band en train de jouer de manière saccadée pendant quelques secondes pour se rappeler de ce qui était le cœur du dispositif au début du film et qui a fini par progressivement disparaitre.

Et alors que la chute finale aurait pu sauver cette conclusion en la tournant sous forme de grosse blague absurde juste un peu trop longue, voilà qu'un bêtisier débarque simplement pour révéler les dernières ficelles et, surtout, intégrer dans la farce sa propre trogne.

Ce geste final, c'est pour moi la confirmation de toute mon sentiment. La toute puissance, le problème d'ego, voire même le mépris a l'encontre du spectateur auprès de qui il faut bien révéler le caractère potache et peu sérieux de l'entreprise.

Franchement, il y a vraiment quelque chose de pathétique là-dedans. De profondément pathétique, je trouve.


Après Le deuxième acte, j'avais déjà acté mon divorce d'avec ce Dupieux-là. Seulement voilà, il y a donc eu cet accident de bande-annonce ; l'erreur d'un soir et, au bout du compte, cette nouvelle désillusion.

Je n'avais pas besoin d'avoir une confirmation, mais je l'ai eue malgré tout.

Cette confirmation, elle s'appelle le Vertige. Un film loin d'être indigent, certes. Un film qui propose, c'est vrai. Mais un film qui déçoit et, pire que ça, qu'il le fait à dessein et qui s'en vanterait presque.

En bien, je le dis comme je le pense : mon cher Quentin, tu ne m'y reprendras plus.

Créée

le 17 juin 2026

Critique lue 116 fois

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4

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