J'ai trouvé cette seconde partie de Lemmings, Blessures, plus prévisible, peut-être même un poil plus caricatural que la première. On retrouve les quatre personnages centraux de L'Arcadie, 20 ans plus tard, et, bien que la plupart d'entre eux paraissent avoir une vie relativement posée, le réalisateur nous fera comprendre bien vite que leur vie n'est pas idyllique pour autant… de toute façon, le téléfilm commence sur un accident de voiture, ce qu'on devine être une prolepse, histoire de bien nous signifier que ça se terminera mal.
Comme le laissait prévoir la première partie, les aînés n'ont rien laissé à la nouvelle génération, si ce n'est des legs financiers, patrimoniaux : cette dernière s'étant construite sans eux. Ironique d'ailleurs que le masque mortuaire du père de la femme enceinte se fasse involontairement détruire en à peine quelques minutes par le père, au sens religieux du terme, deux figures antagoniques de la première partie.
J'ai bien aimé le traitement du militaire, sans nul doute le personnage qui a gagné le plus en intérêt par rapport à la première partie. On retrouve ce rattachement à l'ordre, à l'autorité, qu'on apercevait déjà dans le premier film, sans pour autant que le personnage se montre aussi véhément envers sa femme et ses enfants que ne pouvaient l'être les darons dans L'Arcadie… cela ne l'empêchera pas de se mentir à lui-même, d'être absent, effacé, au point où sa femme préfère voir ailleurs, n'a plus aucune considération pour son mari. Il y a une incapacité à donner de l'amour de sa part et tout laisse à croire qu'il fait ça afin d'obtenir quelque chose d'autre en retour, une certaine forme de reconnaissance et de respect, ce qui explique l'uniforme et le pathétique de la scène finale. La première protagoniste a raté son suicide, la seconde s'est fait tuer par son mari dans une tentative de suicide à moitié réussie. Seconde protagoniste qui, par ailleurs, se rapproche de la « nymphomanie » (même si cela renvoi davantage au fond à une fuite qu'autre chose) et semble souffrir de déréalisation/dépersonnalisation (avant-gardiste le Haneke, il nous refera le coup plus tard avec Benny's Video).
Finalement, celui qui s'en sort le mieux, c'est le personnage qui n'a pas d'enfant et qui ne compte pas en avoir, celui qui, ironiquement, met fin à sa lignée ; le même qui a fleurté avec la psychopathie durant son enfance, le même qui pense qu'il n'y a que deux voies possibles, l'indifférence ou blesser (et être blessé). Cela n'empêche pas de se mentir à soi-même, de faire comme si tout allait alors que non, le tableau cringe placé en plein milieu de son selon, représentant quelqu'un en train de crier « comme s'il était derrière une vitre », étant un exemple assez suffisant pour s'en convaincre.
Là où la première partie penchait plus du côté réaliste que fataliste, cette seconde partie fait exactement l'inverse. Comme le titre le laisse suggérer, il n'y a, pour ainsi dire, plus rien à espérer pour les personnages : aucun espoir et donc aucun avenir, et même la mort pour l'un d'entre eux.
En d'autres termes, seuls subsistent la lâcheté et cette obligation de se contenir en tant qu'adulte, le mensonge face à soi et face aux autres. L'absence de marqueurs précis auxquels se raccrocher, enfants compris. Concernant les enfants justement, seuls subsistent la peur de leur part et de la part des parents. Il n'y a plus d'avenir positif certes, si ce n'est une vaine illusion, mais il n'y a plus de présent non plus, seul refuge, le passé : le pasteur enquille les bouteilles d'alcool chez lui au point où c'en devient comique, l'une des protagonistes trouve refuge dans son ami d'enfance parce qu'« il n'y a plus de présent ». Le sexe et une certaine indifférence face à (mais aussi provenant de) la société semblent être tout ce qui reste pour maintenir en vie les personnages.
Les dialogues, c'est vraiment la mort par moment, on n'est pas loin du sketch des Inconnus sur le cinéma français (ça nous fera toujours un point commun avec les autrichiens), avec des personnages bien souvent des plus apathiques. Encore une fois, à force de se contenir, il n'y a plus aucune émotion à transmettre. Les rares fois où un personnage hausse la voix, c'est pour ramener davantage de malaise qu'autre chose, en témoigne ce repas glacial, pourtant censé marquer des retrouvailles. L'occasion de se rendre compte qu'aucun couple ne fonctionne dans le long-métrage, qu'ils sont tous bien plus seuls qu'il n'y parait.
On pourrait se poser une dernière question : que deviendront les enfants des protagonistes ? Ces enfants façonnés par les mensonges et le refoulement ? Pour le coup, je pense Le Ruban blanc répond très bien à cette question, car, en plus de confirmer cette théorie, un peu secondaire certes, qui voudrait que tous les films de Haneke soient reliés entre eux, ce dernier film vient confirmer une certaine cyclicité sur plusieurs générations concernant le rapport enfants/parents.
Détestant les fêtes de fin d'années, je dois avouer que le diptyque de Haneke sied convenablement à cette période selon moi. De toute façon, que vous soyez fan de Haneke ou non, que vous aimez Noël ou pas, vous perdrez toujours moins votre temps en regardant n'importe quel film du meilleur autrichien que la Terre n'ait jamais portée (peut-être que j'exagère un peu, il y a bien quelques compositeurs sympas dans le lot) plutôt que n'importe quel film de Noël lambda, merdique cela va sans dire, film qui vous donnera probablement envie de vomir une masse informe d'huîtres, de foie gras et autres papillotes ©Révillon avant de recommencer l'année prochaine. Et vu le niveau des films de Noël justement, et histoire d'être raccord avec ce que vous regardez, vous feriez même mieux de régurgiter le tout dans un bocal prévu à cet effet, « stéréliser » le tout, avant de le rouvrir le Noël suivant et d'en profiter de nouveau. Comme ça, pas de gâchis.