La surveillance de masse existe déjà, et je ne parle pas de celle de nos autorités mais plutôt de celle que nous nous infligeons à nous même.
Aujourd’hui tous nos faits et gestes sont stockés et partagés dans un nuage magique que chacun peut consulter à sa guise. La sphère privée peut être facilement contournée et nos propres souvenirs sont disloqués et reconstruits sous la forme souhaitée.
Sauf que notre comportement à la lumière des projecteurs n’est pas le même qu’à l’abri des regards. Il nous arrive d’être imparfait ou maladroit, ou mieux il nous arrive d’essayer et d’échouer. L’échec est nécessaire à notre construction, il est nécessaire à la construction.
Et là réside tout le problème, toutes nos tentatives, meme celles qui se concluent par un échec lamentable sont aujourd’hui disponibles éternellement, partagées et commentées. Notre échec devient lui aussi éternel et au lieu de nous permettre d’avancer, il nous contraint à l’immobilisme.
Les créateurs ont peur de créer, peur d’être originaux et donc incompris, peur d’être ridicules.
Alors ils anticipent, ils limitent leurs tentatives, ils camouflent leurs ambitions sous un amas de fausse humilité.
Combien de vos youtubeurs préférés commentent leurs propres vidéos ridicules de jeunesse comme pour les combattre façon Rabbit dans 8miles?
Ou alors ils en font des tonnes à coup de superlatifs et de cris aigus qui retiendront votre attention. Le but n’est plus de transmettre quelque chose mais de le transmettre en maximisant son audience, tout en minimalisant le risque de passer pour une grosse tanche pour l’éternité.
Mais pourquoi parler de ça ici ? Car cela fait 15 ans que la recette Marvel est appliquée au cinéma, et que cette recette s’est propagée à d’autres franchises, à d’autres contenus.
Et si cette recette fonctionne aussi bien, c’est qu’elle colle au besoin de notre société de ne pas prendre le risque d’être trop ou pas assez, de ne pas prendre le risque de paraître prétentieux et ridicule, ou alors de le paraître pour attirer l’attention tout en s’offrant une porte de sortie en ayant la possibilité de dire au monde: attendez les gars, on se prend pas au sérieux, c’était juste une blague.
Le cinéma, comme acte de création, est influencé par cette nécessité de ne pas alimenter notre CV de la honte digitale. En résulte de fait des propositions tiédasses, robotiques mais parfaitement adaptés à nos profils digitaux. Parfois ridicules mais trop inoffensifs pour être moqués éternellement.
La recette Marvel est le symbiotique parasite de notre société digitalisée.