Dick McLyntock (James Stewart), aventurier au passé trouble, escorte un convoi de pionniers dans les montagnes de l'Oregon pour y coloniser les territoires vierges. Il espère pouvoir s’établir avec eux…
« Les Affameurs » est le deuxième western de la série réalisée par Anthony Mann avec James Stewart, et également son premier film en couleur. Il marque une étape décisive dans l’évolution du western psychologique américain, en substituant au héros monolithique une figure profondément ambivalente, hantée par son passé et par ses pulsions violentes.
Le trait de génie de Mann réside dans la relation entre Emerson Cole (Arthur Kennedy) et Glyn McLyntock. Très curieusement, lors de leur première rencontre, ils semblent à la fois étrangers et déjà liés, comme s’ils se reconnaissaient instinctivement. Rapidement inséparables, ils adoptent des comportements similaires, avançant comme deux faces d’une même pièce. Mais Cole se révèle peu à peu comme le double maléfique de McLyntock, la part de ténèbres qu’il n’a pas encore totalement vaincue. Le combat final au bord de la rivière, où McLyntock noie Cole, prend alors une valeur symbolique évidente : il s’agit d’un combat contre soi-même, d’un rite de purification, le héros ressortant littéralement lavé par les eaux miroitantes du fleuve.
Au-delà de cette dimension psychologique, le film propose également une lecture politique et morale très sombre de la conquête de l’Ouest. Derrière le mythe fondateur du progrès et de la civilisation, Mann montre un monde dominé par la loi du profit, la spéculation et la violence structurelle. Le détournement des vivres destinés aux pionniers, la manipulation des marchés, la logique d’accaparement des ressources et la trahison deviennent les véritables moteurs du récit. La frontière n’apparaît plus comme un espace héroïque, mais comme un territoire de prédation où s’invente un capitalisme sauvage, fondé sur la brutalité et l’opportunisme. En ce sens, « Les Affameurs » s’inscrit dans une vision profondément désenchantée du western, où la construction de la société américaine repose sur un compromis permanent avec la corruption et la brutalité.
La mise en scène, d’une apparente simplicité, se distingue par une précision remarquable et un sens aigu de l’espace. Mann filme les paysages non comme de simples décors, mais comme des forces actives qui façonnent les personnages et conditionnent leurs choix. Le rythme du récit épouse celui de la progression du convoi, donnant au film une ampleur presque épique sans jamais sacrifier l’intensité dramatique.