Annie Ernaux, c’est déjà plusieurs adaptations de ses romans au cinéma (L’autre, Passion Simple, L’Événement), ainsi qu’au théâtre, mais c’est également un lauréat du Nobel de littérature de 2022. L’année s’est donc rempli de surprises, de prestiges et de souvenirs pour cette écrivaine, investie dans une approche très autobiographique. Soutenue par son fils David, elle se lance en quête d’un récit lointain, encapsulé dans des bobines de Super 8, l’instrument qui a su capter des images du quotidien de sa famille dans les années 70. Annie Ernaux envisage ainsi de superposer sa lecture à toute cette illustration, qui trouve de l’écho et de la mélancolie dans ses mots, les plus simples et les plus sincères.


Son passage à la Quinzaine lui vaut ainsi un grand détour par le cinéma, un art dont elle s'approprie en conjuguant son discours et des images d’archives familiales. La possession de cette caméra nous éclaire ainsi un peu plus sur sa jeunesse, en tant que mère, professeur de lettres ou sa passion pour l’écriture. L’absence de romanesque se lit autant sur le papier que dans ce documentaire, pleine de nuances et de vérités, car les regards ne mentent pas. Le visage d’une femme se referme face à une caméra qui sonde finalement plus que son esprit, car elle développe un constat sur un moment révolu, où l’environnement a également son importance. Son analyse sociologique capitalise ainsi sur les aventures de sa famille, à travers les continents, dont le portrait entre en résonnance avec nos valeurs actuelles. La caméra fige ainsi une première fois, qui déconstruit la figure de l’autrice, n’en faisant qu’un personnage à l’écran, loin d’être seule et dont on ressent un profond désir de quitter se cadre pour enfin exister.


Au détour de voyages touristiques au Liban, en Espagne, ou dans les contrés ardéchoises, Annie Ernaux évoque l’embarras, qu’il s’agit de restituer, à travers les mots, qu’elle a longtemps esquivé ou que l’appareil de l’époque ne pouvait mémoriser. La puissance du projet réside alors dans sa capacité à nous immerger là, dans l’œil de l’objectif, à l’affût de ce monde nouveau et revisité par une personne l’ayant expérimentée et dont le dédoublement nous transporte dans la psyché d’une femme, prisonnière d’un non-dit. Soucieuse d’une époque en mutation et qui soudainement a disparu de nos jours, l’autrice achève d’explorer sa mémoire à travers cet autre avatar, afin de se persuader que son couple tiendra bon. Malheureusement, par extension, son « happening familial » l’entrave constamment dans son errance, près d’une décennie durant, où la joie de ses enfants n’entrent presque jamais en résonnance avec celle qui nous conte aujourd’hui sa délivrance.


Les mœurs changent, le paysage également, tout comme des frontières s’étendent ou se referment sur un passé, que la caméra familiale entretient et cristallise. Le dispositif est sans doute décalé par rapport au travail solitaire d’Ernaux dans son écriture, mais ce hors-champ semble alors nécessaire pour l’écrivaine, en quête de réconciliation. L’instant où « Les Années Super 8 » s’achève, emportant avec elles, une époque disparue, mais toujours vivante et bouleversante dans l’esprit de son autrice, on ne peut se demander s’il ne reste pas un témoignage dans nos vieux tiroirs ou placards, qui n’attend que notre introspection et un exercice d’apaisement à engager.

Cinememories
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le 9 nov. 2022

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