On pourrait segmenter la carrière de Tsai Ming-liang selon un rythme ternaire : novice, confirmé, expérimenté. Les Chiens errants se classe indubitablement dans cette dernière catégorie. C’est un film de vieux sage, l’œuvre de quelqu’un qui sait ne plus rien avoir à prouver à qui que ce soit. A-t-il raté un seul film, Tsai ? Pas à ma connaissance. Chacun d’eux possède peut-être des failles, des incertitudes, mais elles viennent moins vicier le tableau d’ensemble que leur donner une allure prodigieusement erratique et sublime.
À ceux qui se demanderaient si ce film est une bonne porte d’entrée dans le cinéma du Maître, la réponse serait évidemment « non ». C’est un film exigeant, abstrait au possible, épuré et dégrossi de tout ce qui peut être pensé comme « attractif ». L’épuration guide le travail sur la caméra, le scénario, l’attente d’une narration qui n’arrive pratiquement jamais. Qu’on est loin de la profusion, de la congestion des Rebelles du dieu néon !
C’est un film qui ne ressemble à aucun autre, pardonnez le galvaudage. Contemplatif dans son ADN, pur et puissant, il n’y a là nul travestissement, une absence totale de manifestation intellectuelle. Est-ce possible de ne pas pleurer du début à la fin en regardant ce film ? Pour peu que l’on soit happé par cet extraordinaire exercice d’ascétisme visuel et sonore, rien n’est à même de troubler l’hypnotique succession des scènes à l’écran dans leur nécessité contingente.
Les Chiens errants n’est pas qu’une dénonciation, c’est une authentique expérience prolétaire, l’alpha et l’oméga de la solitude et de la tristesse. L’implosion météoritique d’une réalité sociale dissolvante dont Tsai Ming-liang possède désormais la pleine capacité de moyens pour en saisir toute la violence dépressive. Un chef-d’œuvre absolu qui force à être revu, comme s’il contenait secrètement en lui tout l’ethos de l’existence contemporaine.