Un vent chaud traverse l’écran, charriant avec lui des tumbleweeds numériques et l’odeur persistante d’une vanne crevée. Quelque part entre un parc d’attractions sous Lexomil et une VHS maudite retrouvée au fond d’un vide-grenier, Les Dalton de Philippe Haïm déboule, fier comme un étron qui flotte, convaincu d’être de l’or comique alors qu’il n’est qu’un amas brunâtre d’intentions foireuses. Le film n’avance pas, il s’affaisse. Il ne raconte rien, il s’excuse d’exister à chaque plan. On n’est pas face à une comédie ratée, mais face à un sabotage méthodique du rire, une entreprise de démolition culturelle menée avec le sérieux d’un employé municipal qui coulerait du béton sur la Joconde.
Dès l’ouverture, le western est réduit à une série de signes vaguement reconnaissables, alignés comme des autocollants sur un frigo. Le désert n’est plus un espace mythologique mais un fond d’écran, les saloons ressemblent à des décors de kermesse, et la caméra, lourde, pataude, semble s’excuser d’être là. Chaque plan est posé comme une brique humide, sans rythme, sans tension, sans la moindre idée de ce qu’est un gag visuel. Le cinéma burlesque repose sur le timing, sur cette science cruelle du millième de seconde. Ici, le timing est en RTT permanente. Les chutes arrivent trop tôt, trop tard, ou jamais, et quand elles arrivent, elles sont filmées comme des rapports d’assurance.
Les acteurs, pauvres âmes piégées dans cette purée tiède, s’agitent comme des enfants à qui l’on aurait promis un goûter qui n’arrive pas. Ils surjouent parce que le film leur ordonne de surjouer, comme si le volume pouvait compenser l’absence totale de justesse. Joe hurle, Averell mâchonne l’air, et les autres remplissent l’espace sonore à défaut de remplir le cadre. Rien ne circule entre eux, aucune dynamique de groupe, aucune mécanique interne. Les Dalton, qui devraient fonctionner comme un engrenage absurde, sont ici quatre boulons rouillés dans une machine qui n’a jamais démarré.
Le montage mérite une mention spéciale, non pas pour son audace, mais pour sa capacité à annihiler toute possibilité de rire. Chaque coupe semble conçue pour tuer l’élan précédent, comme si un saboteur interne avait pour mission de rappeler au spectateur que surtout, surtout, il ne faut pas s’amuser. La musique, omniprésente, souligne tout, écrase tout, explique tout, transformant chaque tentative de gag en blague PowerPoint. Le film a peur du vide, peur du silence, peur de l’intelligence du spectateur. Il mâche, prémâche, régurgite, et s’étonne que personne n’ait envie d’avaler.
Je me suis surpris à rire, parfois, mais d’un rire nerveux, presque clinique, le rire que l’on a face à une chute trop violente pour être drôle. Ce n’était pas le rire voulu par le film, mais celui provoqué par sa nullité obstinée, par cette constance admirable à prendre toutes les mauvaises décisions possibles. Adapter Goscinny et Morris sans comprendre la cruauté douce, la sécheresse du trait, la précision chirurgicale du gag, c’est comme vouloir refaire un bistrot parisien avec du plastique fondu et des slogans LinkedIn. On reconnaît vaguement la forme, mais l’âme a déserté depuis longtemps.
Le plus accablant reste cette autosatisfaction permanente, ce sourire crispé que le film affiche en permanence, persuadé d’être drôle parce qu’il cligne de l’œil au spectateur. Mais le clin d’œil devient tic nerveux, et l’hommage, une insulte prolongée. Les Dalton n’est pas seulement un mauvais film, c’est une leçon inversée de cinéma, un manuel vivant de tout ce qu’il ne faut jamais faire, surtout quand on touche à un monument populaire. Une comédie qui échoue à ce point ne s’effondre pas, elle s’étale, et laisse une trace. Une trace collante, brune, qu’on aurait préféré éviter de marcher dedans, mais qui rappelle, longtemps après, qu’on aurait dû regarder où on mettait les pieds.