Il faut que tout change pour que rien ne change. Quelques années après Le Guépard, Visconti rejoue dans Les Damnés le destin d’une grande famille à l’aube d’un bouleversement politique majeur. Mais les similitudes s’arrêtent là, car les von Essenbeck n’ont rien à voir avec l’élégance et la dignité toute aristocratique des Salina : la nuit de l’incendie du Reichstag, l’assassinat du vieux baron Joachim, plutôt hostile aux nazis, sera le point de départ d’une pénible descente aux enfers de la compromission avec le fascisme et des luttes intestines pour le contrôle des aciéries familiales. Là où la Palme d’Or 1963 était irradiée par le soleil et la chaleur de Sicile, le premier opus de ce qui sera la trilogie allemande est quasi exclusivement intérieur, filmé de nuit ou dans l’obscurité pour formaliser une ambiance insomniaque propice au vampirisme des personnages.
Dysfonctionnelle à souhait, la famille est ici la cellule où se joue sa propre destruction, chacun de ses membres étant soumis à ses ambitions, ses vices et ses déviances les plus sombres. Manipulés par Aschenbach, personnage faustien symbolisant la montée en puissance de la SS, la fille du baron Sophie et son fils Martin, héritier de l’empire industriel, forment un couple monstre, pédophile et incestueux, qui matérialise le lien entre le capital, le nazisme et la dépravation sexuelle et morale, aujourd’hui devenu un lieu commun du cinéma. Sauf que Visconti ne fait pas les choses à moitié, poussant les curseurs homoérotiques d’un fascisme viril et dérangé, filmant de près des faciès grimaçants et des corps qui transpirent, fatiguent, et semblent pourrir sur pied dès que les nazis les trahissent. Car pour la nouvelle élite au pouvoir à qui maintenant « tout est permis », tous les moyens sont bons pour qu’à la fin, l’acier continue de couler.