Dans Les Échos du passé, la réalisatrice Mascha Schilinski, dont c’est le tout premier long-métrage (débuts pour le moins réussis !), propose une plongée sensible et troublante dans la mémoire douloureuse et la transmission — pas d’une manière franche et directe, mais diffuse, fantomatique — des violences, les plus souvent sexuelles, à travers les générations, principalement chez les femmes ; ceci dans les cadres d’une ferme allemande, régie par des codes patriarcaux bien pervers, du début du XXe siècle jusqu’aux années 2020 et d’une rivière des alentours.
Le film n’emploie pas une structure narrative classique pour raconter des événements (on alterne fréquemment entre les diverses époques ; les destins paraissent se confondre, se répéter !). Il fait plutôt ressentir les traumatismes (dont l’origine est suggérée à chaque fois, mais suffisamment pour que l’on comprenne et qu’on prenne conscience de toute l’horreur des situations dissimulées sous des apparences banales ; ce qui est d’un réalisme glaçant !), inscrits dans les corps ainsi que dans les attitudes, et explore l’intériorité des personnages principaux, auxquels on s’attache, avec qui on aurait bien voulu faire connaissance plus longuement (mais cela se serait fait au détriment de l’ambiance voulue !). Les pensées morbides des protagonistes — dans lesquelles la mort peut apparaître comme un refuge mental nécessaire contre le cauchemar éveillé de la réalité — traduisent un rapport altéré à la vie, façonné par l’angoisse et la peur.
La remarquable photographie de Fabian Gamper, d’une beauté bluffante, digne de tous les éloges, participe pleinement à nous laisser emporter par l’ensemble. L’image — dont la granulation pourrait faire penser trompeusement que de la bonne vieille péloche a été utilisée, loin du lisse du numérique d’un directeur de la photographie paresseux… c’est dire le brio du travail de ce point de vue — concourt à insuffler une atmosphère tangible aux décors intérieurs et extérieurs, mais aussi à pénétrer dans l’espace mental des protagonistes, pour traduire une mémoire parfois flanchante (notamment par le biais du flou !), mais toujours vive, toujours habitée.
Dans ce but, le son — dont la maîtrise est tout aussi brillante que celle de la photographie — joue un rôle tout aussi central. Les bruits ambiants, silences et ruptures sonores traduisent la dissociation et l’état psychique des personnages.
En résumé, image et son se répondent ainsi pour créer un dispositif sensoriel complet, par lequel le spectateur est invité à ressentir le passé et les traumatismes plutôt qu’à les observer. On peut ajouter à cela que l’utilisation de la chanson Stranger d’Anna von Hausswolff offre sa tonalité mélancolique et funèbre ; ce qui colle à la perfection au propos et au climat de l’œuvre.
La narration, quant à elle, ne fait que renforcer cette immersion. Les voix-off multiples apportent au film un caractère collectif et polyphonique, tandis que l’usage fréquent de la prolepse — annonçant le sort de certains personnages — accentue la sensation d’un passé lointain mais vivant, qui continue d’hanter les consciences. La combinaison de ces dispositifs crée une temporalité fluide, où passé, présent et futur coexistent et s’entrelacent, et où chaque choix formel — visuel, sonore, narratif, musical — participe à rendre la mémoire traumatique tangible et sensoriellement palpable.
Pour conclure, Les Échos du passé ne se contente pas de raconter une histoire … ou plutôt des histoires tragiques, déchirantes, de violences dans les présents passés et de transmission nébuleuse néfaste : il les fait ressentir par sa mise en scène. Schilinski signe un film profondément triste, d’une forte densité psychologique et sensorielle, où la mémoire, la peur et l’intime se donnent à être perçus, par la vue et par l’ouïe, dans toute leur complexité.