Le cinéma d’auteur tendance « art et essai » est décidément une chose bien étrange et capricieuse : on ne peut jamais être totalement sûr qu’une approche nous ayant convaincue dans une œuvre précédente ait sur nous le même effet lors du visionnage d’un autre film. Personnellement, je partais confiant pour Sound of Falling, en dépit de certains retours exaspérés de spectateurs cannois. Le Cheval de Turin avait été une claque esthétique ; l’œuvre de Tarkovsky, bien que parfois extrême, exerce sur moi une certaine fascination ; et plus récemment, Days de Tsai Ming-liang (un film qui, dans le genre contemplatif, en tient une couche avec son plan fixe de 10 minutes sur un gus lavant sa salade) m’avait plongé dans une douce euphorie. Aucune raison, à priori, que je reste hermétique à un long-métrage décrit comme exigeant et difficile d’accès. Manque de pot, il aura fallu que mon sentiment tende plus vers l’exaspération que l’euphorie dans le cas présent…


Sur le plan purement cinématographique, le film de Mascha Schilinski ne manque pourtant clairement pas d’arguments en sa faveur : photographie ocre de toute beauté, composition léchée des plans, travail sonore méticuleux… Sound of Falling est une expérience esthétique de chaque instant, un poème sensoriel et languide, dont la mélancolie permanente se pare d’une étrangeté profondément morbide. De cette histoire abordant le destin de quatre femmes vivant à des époques différentes au sein d’un même lieu, la réalisatrice, par le biais d’un montage impressionnant, tisse une gigantesque toile narrative dans laquelle les gestes et les évènements ne cessent de se répondre entre eux à travers le temps. Un jeu de miroirs permanent dans lequel se dessine en creux une métaphore de la condition féminine, victime d’une violence insidieuse se transmettant de génération en génération à la manière d’une pulsion de mort inévitable. Un aspect amplifié par un traitement de la mort oscillant entre douceur onirique et réalisme particulièrement crû (dont un gros plan « oculaire » ayant fait grincé pas mal de dents autour de moi lors de la séance).


Malheureusement, cette approche audacieuse se révèle tout autant la grande force que la limite du long-métrage, Sound of Falling appartenant à cette catégorie de films radicaux se fichant pas mal de diviser leur public, voir travaillant sciemment à exacerber leur sentiment de rejet. Car à son anticonformisme visuel, la réalisatrice superpose un rythme particulièrement erratique et imprévisible, ainsi que des digressions en voix-off cryptiques complexifiant une intrigue déjà difficilement compréhensible (la compréhension est d’ailleurs secondaire, ici, seule compte la sensation). D’autant plus que les incessants changements de temporalité s’avèrent souvent imperceptibles dans la mesure où le film entretient volontairement la confusion entre les nombreux personnages et les époques. En bref, un joyeux bordel ayant tout autant de chances de séduire les amateurs d’expérience hors des clous, bâtie sur une approche cinématographique absolue et sans concessions, que de rebuter ceux qui ne goûtent guère à ce genre de proposition quasi-autiste et volontairement désagréable.


En ce qui me concerne, le doute continue de me tarauder. J’en viens même à me demander si il ne serait pas judicieux de lui laisser une deuxième chance lors de sa sortie officielle, histoire d’être définitivement fixé. Mais bon, 2h40 de torture potentielle juste pour se convaincre qu’on a pas loupé quelque chose, ça se discute…

Little-John
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le 2 juin 2025

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Little John

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