Jia Zhangke a tourné ce film avec six caméras différentes. Du mini-DV au 6K, en

passant par le 16, le 35 et la pellicule. Ce n'est pas un caprice de technicien.

Le récit court de 2001 à 2017, et il voulait que l'image vieillisse en même temps

que le pays, que la texture change sous nos yeux, que la définition monte pendant

que le monde se défait.


Tout bouge dans ce film. Les formats, les villes, les corps, les lois, les gorges

du Yangzi qu'on noie sous un barrage.


Une seule chose ne bouge pas, et c'est Qiao.


Voilà ce qui m'a saisi, et dont on parle peu. Le jianghu, ce monde de truands à

code d'honneur dont le titre chinois dit littéralement les rivières et les lacs,

Qiao n'en a jamais fait partie. Elle est la compagne de Bin, celle qui tient la

salle pendant que les hommes jouent au mah-jong. Elle n'a jamais prêté serment.


Et pourtant c'est elle qui tire. Elle qui prend cinq ans de prison pour une arme

qui n'est pas la sienne. Elle qui ressort et traverse la moitié du pays pour

retrouver un homme qui, lui, a tout lâché en route.


Le code survit chez la seule personne qu'on n'y avait jamais admise. Ceux qui en

vivaient l'ont abandonné dès qu'il a cessé de rapporter. C'est ça, le sujet, et

c'est infiniment plus dur qu'une histoire d'amour contrariée.


Zhao Tao porte tout cela sans une once de démonstration. Elle passe de la jeune

femme sûre d'elle à l'escroc méthodique puis à la patronne fatiguée sans qu'on

voie jamais la couture. Regardez-la marcher, c'est là que se joue le personnage.


Un détail pour ceux qui suivent Jia depuis longtemps. Dans la partie centrale,

aux Trois Gorges, Qiao porte exactement le même costume que dans Still Life, et

revoit le même OVNI. Ce n'est pas un clin d'œil. C'est le même territoire filmé

douze ans plus tard, avec cette fois les personnages au centre et le paysage

derrière. J'en parle plus longuement dans ma fiche sur Still

Life : https://jurojin.net/films/still-life.


Reste une dernière image. Une caméra de vidéosurveillance qui, à la fin, filme

mieux que ne le faisait le cinéma de 2001. La technologie a gagné. Personne

d'autre.

MVaertan
9
Écrit par

Créée

le 24 août 2026

Critique lue 3 fois

Les Éternels

Les Éternels

7

Sergent_Pepper

le 27 févr. 2019

Suivre

Véreux en glaise et le continent

Les thuriféraires appelleront sans doute cela une œuvre somme : désormais figure incontournable du cinéma chinois (et de sa politique, puisqu’il est désormais député de sa province), Jia Zhangke...

Les Éternels

Les Éternels

8

Velvetman

le 1 mars 2019

Suivre

Les affranchis

Article original sur LeMagduciné Alors qu’il part en trombe avec ses faux airs de film de mafia nerveux et sec comme un coup de trique, Les Éternels révèle par la suite toute sa profondeur. Un...

Les Éternels

Les Éternels

8

Docteur_Jivago

le 26 juil. 2020

Suivre

Valse en trois temps

On découvre d'abord une pègre qui n'en semble pas forcément une, c'est la fraternité qui est mise en avant ainsi que la loyauté, et les règlements de comptes n'ont pas l'air d'être une solution,...

Ma vie avec John F. Donovan

Ma vie avec John F. Donovan

6

MVaertan

le 20 sept. 2026

Suivre

Des lettres qu'on ne lit jamais vraiment

En 2018, un gamin qui écrit à une star de série et qui reçoit des réponses, ça ressemblait encore à une bizarrerie. Aujourd'hui, la moitié de mon fil d'actualité entretient ce genre de lien avec des...

Le Garde du corps

Le Garde du corps

7

MVaertan

le 4 sept. 2026

Suivre

Critique de Le Garde du corps par MVaertan

Un samouraï sans maître débarque dans un village pourri, coincé entre deux clans qui se détestent. Au lieu de choisir un camp, il décide de les monter l'un contre l'autre et de les regarder...

Le Vieil Homme et la Mer

Le Vieil Homme et la Mer

6

MVaertan

le 4 sept. 2026

Suivre

Critique de Le Vieil Homme et la Mer par MVaertan

Je voulais l'aimer plus que ça. C'est un classique qu'on est censé vénérer, et je suis ressorti tiède. L'histoire tient sur un mouchoir. Un vieux pêcheur cubain, seul, qui n'a rien pris depuis des...