J’ai connu Les femmes de Stepford sachant qu’il était souvent résumé à son twist final, presque devenu un cliché culturel. En réalité, réduire le film à ce dénouement c’est passer à côté de la douce étrangeté qui fait tout le charme de son récit.
Dès l’arrivée à Stepford, le film installe une simplicité narrative que l’on sent déjà trompeuse. La trame est limpide, presque banale : une nouvelle famille s’installe dans un quartier, observe ses habitants, s’étonne de leur mode de vie, doute de leur sincérité. Le scénario de ne cherche jamais la sophistication démonstrative, il préfère un glissement progressif vers un fort sentiment d’inquiétude qui nous envahit. On passe de la curiosité à la suspicion avec une fluidité remarquable, sans effets spectaculaires ni aucune lourdeur explicative.
Au centre de tout cela, il y a évidemment Katharine Ross. En plus d’être hypnotisante à chacune de ses apparitions, son rôle est un mélange de lucidité et d’ironie. Elle ne surjoue jamais l’angoisse, elle la laisse affleurer progressivement, comme à nous spectateurs. C’est d’ailleurs ce qui rend son personnage si attachant : une femme ordinaire mais vive, observatrice, qui ne peut s’empêcher de remarquer que quelque chose cloche, et cette attention au détail devient le moteur émotionnel du film. On se dit qu’elle est « spéciale », « différente » car se démarque des autres femmes, alors que plus le film avance plus on réalise tant son comportement est le commun des mortels, et celui que nous, spectateurs, aurions sûrement eu dans sa situation.
Il faut aussi saluer le travail des costumes, qui participe énormément à l’identité visuelle du film. Les tenues de Joanna, de son amie, des maris, celles des femmes de Stepford racontent déjà l’histoire avant même que le scénario ne la verbalise. Un contraste très clair est dessiné entre une féminité libre, un peu bohème, et une féminité codifiée, presque publicitaire et parodique de sa propre époque.
Les personnages sont nécessairement des archétypes car Stepford fonctionne comme une fable sociale. Les rôles de chacun doivent être reconnaissables immédiatement pour que la mécanique symbolique opère. Leur relative simplicité nous permet de nous concentrer sur l’étrangeté croissante de la situation plutôt que sur une psychologie qui pourrait être plus complexe.
Quant au dénouement, il est aujourd’hui très prévisible pour la majorité d’entre nous, tant le concept de « femme de Stepford » est entré dans la culture populaire. Mais juger le film uniquement à travers cette révélation serait une erreur car le cœur du film n’est pas la surprise d’une chute finale que l’on attendrait, mais bien la lente montée d’un gros malaise. Ce qui reste en mémoire, ce n’est pas tant la révélation finale que l’atmosphère étrange de cette banlieue trop parfaite et la sensation d’une humanité qui disparaît doucement derrière un sourire impeccable et un tablier à broderies.
C’est pour cela que le film suscite chez moi une grande forme de tendresse. Il ne cherche pas à être brillant ou spectaculaire, il se contente d’être clair, direct, presque naïf dans sa manière de raconter une histoire, pour se concentrer sur le fait de nous mettre mal à l’aise. Et c’est justement cette simplicité de procédé qui lui permet de faire résonner son propos avec notre monde actuel, au point qu’on peut affirmer qu’il s’agit d’un grand film.