Au début des Goonies, un raccord relie une course-poursuite entre la police et trois truands en cavale, les Fratelli, à l’écran d’un téléviseur diffusant un vieux polar en noir et blanc. Au plan suivant, la télévision jouxte une fenêtre où la cavalcade se poursuit, mais l’enfant regarde la télévision plutôt que les voitures qui passent à côté de lui. Que nous disent ces deux plans ? Qu’à bien y regarder, on constate qu’il n’y a pas de solution de continuité entre le monde des images et la réalité. Le film s’attachera dès lors à montrer que le réel regorge lui aussi d’aventures, pour qui sait les trouver. D’où un principe d’écriture : creuser la surface de l’image pour y pénétrer. On notera à cet égard la multiplication des passages secrets, en dessous ou au-dessus des personnages, qui permettent d’accéder à un niveau caché de la quête. Dans cet ordre d’idées, la plus belle du film est sans doute celle de la cascade qui dissimule l’entrée de la grotte où se trouve le trésor. Les reflets irisés de la lumière sur l’eau confèrent alors à l’image une qualité presque merveilleuse qui restitue avec justesse le regard de l’enfance sur le monde de leur fantasme.
C’est que, comme souvent dans les films produits ou scénarisés par Spielberg, la traversée du miroir conduit à l’exploration d’un "monde qui s’accorde à nos désirs". Métaphore évidente de l’expérience cinéphile, la plongée dans la grotte se transforme en odyssée dans un grand parc d’attractions macabre (avec énigmes, cadavres et tobogans), idée que Spielberg développera plus largement dans Jurassic Park. Cette intrication de l’aventure et du danger est d’ailleurs annoncée dès le premier plan, lorsque la caméra pénètre dans l’orbite du crâne de One-Eyed Willie, avant de trouver un écho dans la scène où les Goonies franchissent un passage en forme de crâne. En retour, les images intéragissent elles-mêmes avec la trajectoire des Goonies. Sloth et Chunk sauvent les héros des Fratelli, mélange entre Bloody Mama de Corman et des personnages de cartoon, en imitant Errol Flynn dans Captain Blood de Michael Curtiz. Cet hommage est caractéristique des scénarios de Chris Columbus, qui recourait déjà au même procédé dans Gremlins. Mais il définit aussi l’horizon esthétique et théorique du film : établir un lien avec le classicisme hollywoodien afin de recréer les conditions de l’émerveillement chez le jeune spectateur. Le dernier plan en fournit une image explicite, lorsque le bateau de One-Eyed Willie reprend la mer : les vestiges du cinéma hollywoodien sont de nouveau à flots ! Pour retrouver cette forme de virginité (ce qui n’est pas rien), il aura toutefois fallu passer par une armature réflexive inédite dans le cinéma d’aventure. C’est là le paradoxe du blockbuster à l’ère postmoderne : la naïveté ne se reconcquiert qu'au terme d'un détour par la réflexion.