Philippe Harel filme avec délicatesse mais frontalement la violence banale du quotidien dans une grande ville (Paris). Violence au travail, dans la rue, les transports en commun, que tout le monde a connue à un moment ou à un autre dans sa vie ou subit quotidiennement. Cette violence feutrée ou explosive est d'autant plus insoutenable qu'elle est filmée avec une extrême sobriété, sans la souligner, sans l'amplifier par des effets de mise en scène, le jeu des acteurs ou la musique. Tout est d'un réalisme implacable et fait mal.
Harel nous invite à suivre en alternance la vie quotidienne de deux personnages qui ne connaissent pas : un médecin urgentiste et une femme cadre dans une entreprise.
Thibault est célibataire, las de relations amoureuses éphémères. Il est confronté chaque jour à la souffrance ou à la violence de ses patients qu'il enchaîne toute la journée et à l'agressivité des Parisiens qu'il croise.
Mathilde est une jeune veuve qui élève seule trois garçons. Elle doit faire face au harcèlement soudain et inexplicable de son chef, après huit ans de collaboration sans problème.
On s'attache immédiatement à ces deux êtres en souffrance de plus en plus aiguë. Les deux acteurs, sublimes de douceur et de sensibilité, suscitent une énorme empathie, Marie-Sophie Ferdane, en particulier. Longue silhouette gracile aux grands yeux noirs à la Fanny Ardant, elle n'a qu'à sourire pour me faire monter les larmes aux yeux. Elle dégage une douceur, une gentillesse, une sensibilité à fleur de peau comme j'ai rarement vu. Harel la filme souvent en pied, dominant les hommes du haut de sa longue silhouette, mais c'est pour mieux faire ressortir sa paradoxale fragilité de roseau prêt à se rompre.
Mehdi Nebbou est un médecin patient, calme, compatissant, mais il y a quelque chose de résigné, de fatigué dans sa douceur, comme un combattant qui a abandonné le combat. Contrairement à Mathilde, il y a longtemps qu'il a cessé de se battre. Les cons qui l'agressent, comme cette riveraine impatiente, le gardien de parking borné qui lui refuse l'entrée ou le patient méprisant qui exige des antibiotiques, ne provoquent chez lui ni colère ni impatience. Il ne réagit plus et encaisse avec calme. Pour Mathilde, le harcèlement et les humiliations qu'elle subit sont vécus comme un enfer. D'abord pétrifiée par l'incompréhension et la violence des coups, elle finit par réagir, mais au prix de sa santé physique et mentale.
Inutile de préciser que pour un film basé sur le non-dit, les regards et le langage corporel, il fallait des acteurs d'exception, et Harel les a heureusement trouvés.
Je trouve la fin dans le métro particulièrement belle et bouleversante. Si vous ne terminez pas en larmes, c'est à désespérer.