Dans une interview télévisée de Quentin Tarantino datant de la fin des années 90, ce dernier défendait l’idée qu’il arrivait souvent un temps où certains grands cinéastes n’arrivaient plus à s’adapter aux mutations des canons de leur époque. Beaucoup finissaient par ne plus savoir se renouveler. Cela s’est vérifié avec Hitchcock, avec Badham, avec Landis, avec Woo, avec Carpenter. Tarantino lui, citait pour exemple celui qu’il considérait (alors) comme son réalisateur préféré : Brian De Palma. Véritable prodige cinématographique, n’ayant jamais cessé de mettre en exergue l’importance du point de vue au sein de la technique cinématographique, tout en déconstruisant l’oeuvre de Hitchcock son idole (ironique quand on sait que QT n’aime pas Hitchcock), De Palma a longtemps été un des cinq fers de lance du Nouvel Hollywood (avec Spielberg, Coppola, Lucas et Scorsese). Avant que sa carrière ne décline après Snake eyes au crépuscule du siècle dernier. À l’inverse d’un Scorsese qui aura su se renouveler, De Palma est resté prisonnier de ses marottes sans plus savoir les développer. Femme fatale était une réflexion bâclée sur la thématique du double et Le Dahlia noir n’était qu’un élégant pastiche de son cinéma d’antan. Un film noir à la démonstration technique évidente mais sans supplément d’âme, sans l’étincelle qui faisait de la plupart de ses films des années 70, 80 et 90 de flamboyantes réussites.


Car oui, il fut un temps où De Palma était considéré comme un géant, aussi intègre qu’obsessionnel et intransigeant. Il aura entre autre révélé à l’écran le jeune Robert De Niro dans Greetings en 1968. Puis sa carrière a explosé avec Phantom of the paradise en 1974 et surtout grâce au succès critique et public de Carrie (au bal du diable en vf) en 1976, qui reste à ce jour non seulement un des meilleurs films adaptés de Stephen King mais aussi un formidable exercice de style, copié par trois fois mais jamais égalé.

À cette époque, Brian De Palma s’impose alors comme le réalisateur du faux-semblant, de l’obsession, du voyeurisme et de la paranoïa. Les obsessions d’Hitchcock, il les a fait siennes, les poussant jusqu’à l’extrême, les modernisant en usant des techniques de son époque. C’est en ce temps-là qu’il conçoit sa trilogie hitchcockienne (Obsession, Pulsions, Body Double) que l’on pourrait même qualifier de quadrilogie si l’on intègre Blow out. Obsession est une réinterprétation de Vertigo, Pulsions, une modernisation de Psychose, et Body Double, une réappropriation de Fenêtre sur cour.

C’est dans cette optique que la filmographie de De Palma se révèle remarquable tant il alterne oeuvres personnelles et films de commande sur lesquels sa signature reste flagrante tant il a su y injecter aussi son identité artistique (Scarface, Les Incorruptibles, Mission Impossible) sans pour autant abandonner son intégrité (d’où son refus de réaliser Mission Impossible 2 que De Palma jugeait trop à la gloire de sa star et sans aucun intérêt scénaristique).


Mais revenons en 1987. À cette époque, Brian De Palma vient d’essuyer son premier gros échec public, Mafia salad. Il lui faut alors rebondir pour ne pas perdre son statut de cinéaste bankable, et l’adaptation de la série télé Les Incorruptibles s’avère être le véhicule idéal, non seulement pour renouer avec le succès (grâce notamment à un formidable casting de stars) mais aussi pour se frotter à un tout nouveau genre pour lui, le film de gangsters "à chapeaux". Un genre remis au goût du jour par Coppola avec Cotton Club et le Haut les flingues de Richard Benjamin, mais sans grand génie.


Sans surprise, Les Incorruptibles retracera la célèbre lutte d’Eliot Ness et de sa brigade de flics intègres pour coincer le puissant et intouchable gangster de Chicago, Alphonse "Scarface" Capone, sociopathe notoire et principal trafiquant d’alcool durant la Prohibition.

Pour De Palma, loin de lui l’idée de retranscrire fidèlement les événements historiques, encore moins d’être complètement fidèle à la série (il nous refera le coup huit ans plus tard avec Mission impossible). S’appuyant sur un script parfaitement peaufiné par le dramaturge David Mamet (alors pas encore réalisateur) et librement inspiré du livre Les Incorruptibles d’Eliot Ness, De Palma nous invite à plonger dans le Chicago sordide et inquiétant des années 30, filmant son film comme un western urbain où les policiers intègres se substituent aux marshalls du shérif et où les gangsters à chapeaux sont autant de tueurs au service du maître de la ville. Hors de question pour lui d’imiter le glamour du Cotton Club de son ami Coppola, sorti trois ans auparavant.


Dès son générique d’ouverture, l’arithmie des percussions, l’énergie des cuivres et les hurlements inquiétants d’harmonica donnent le ton, celui d’une revisitation du film de gangsters façon western. Ce n’est pas un hasard si le maestro Ennio Morricone est à la baguette. Sa musique d’intro nous le promet, Les Incorruptibles sera un film violent, traversé de figures inquiétantes et brutales, et ponctué de mises à mort marquantes.

En cela, la première scène pose habilement les bases. Filmé en plongée, Capone (De Niro, métamorphosé pour l’occasion) y est entouré de sa cour de courtisans de presse, croûlant sous les éloges mais faisant trembler d’effroi son barbier lorsque ce dernier l’entaille accidentellement. En une scène de trois minutes, De Palma nous informe que Al Capone est le maître de Chicago, que tout le monde le redoute et lui mange dans la main, et que l’hypocrisie médiatique élude ses activités criminelles pour en faire un héros. Surtout, il y est sous-entendu que Capone répond par la violence à ceux qui n’achètent pas son alcool. Ce qu’il nie dans un beau petit discours censé le faire passer pour un homme d’affaires plutôt qu’un assassin. La scène suivante viendra le contredire de façon choquante en nous révélant alors l’envers du décor, l’ignominie de l’Outfit contrôlé par le célèbre caïd. L’occasion d’apprécier durant quelques secondes au travers du cheminement d’une enfant la superbe reconstition d’époque d’un coin de Chicago. L’enfant entre dans un bar pour chercher du lait pour sa mère malade. Le propriétaire, lui, est alors face à un gangster qui tente de le convaincre d’acheter sa bière, en vain. Vêtu d’un complet et chapeau blanc, un homme mutique accoudé à l’autre bout du comptoir attend que l’autre soit reparti, vide son verre et s’éloigne aussitôt, laissant derrière lui une mallette que la petite fille, dans toute son innocence d’enfant, ramasse et lui porte jusqu’à l’extérieur, appelant l’homme en blanc qui l’ignore. L’explosion qui s’ensuit pose les bases de ce monde sans loi et sans morale qu’est le Chicago des années 30.


En contrepoint se superpose alors la douceur du foyer d’Eliott Ness (Kevin Costner) qui ne peut que se désoler devant le gros titre du journal détaillant l’attentat et la mort de la fillette. Fraichement promu agent du Trésor américain, Ness nous est présenté dès le début comme un homme jeune, heureux en mariage (il répètera plusieurs fois dans le film "Le mariage a du bon"), idéaliste et confiant mais naïf, comptant sur la loi et son insigne pour gagner cette guerre alors qu’elles n’ont plus grande valeur dans une ville aussi corrompue que Chicago. Humilié par une descente dans un entrepôt clandestin, devenu la risée de la presse, de l’opinion et de la police, Ness perd très vite ses illusions, se sentant seul à vouloir combattre un empire inattaquable. Sa rencontre avec Jim Malone (Sean Connery), un "banal" gardien de la paix, "un pauvre flic qui arpente le bitume", changera la donne. "Qu’est-ce que vous voulez ? demandera-t-il à Ness. Un cours particulier sur le métier de flic ?" Rétrogradé au rang le plus "indigne" de la police pour s’être montré inflexible face à la corruption policière, Malone se révélera être le mentor dont Ness a besoin. Méprisé par ses collègues pour son échec et son peu d’expérience mais touché par la visite de la mère de la fillette assassinée, Ness se tournera donc logiquement vers Malone, lequel le poussera à outrepasser les règles pour faire tomber Capone. Déterminés, les deux hommes débaucheront Stone/Pietri (Andy Garcia), un tireur d’élite de l’école de police, et Oscar Wallace (Charles Martin Smith), un petit fonctionnaire de police a priori inoffensif, pour composer leur équipe d’incorruptibles policiers dans une ville qui déborde de gangsters et de ripoux. Une ville régentée par un criminel vivant comme un roi dans le luxe le plus ostentatoire. Il suffit d’apprécier cette formidable séquence, rythmée par la partition grandiose de Morricone, dans laquelle la caméra de De Palma suit le trajet des larbins du caïd qui se fait porter son journal jusque dans sa chambre à coucher, et se réjouit, cigare aux lèvres, de l’humilition de Ness.


À partir de là, Ness et ses incorruptibles ne feront qu’aligner les saisies, déchainant la colère de Capone. Une colère explosant lors d’une des scènes les plus célèbres du film, durant laquelle, au terme d’un long monologue sur le baseball, Capone fait un exemple de l’incompétence d’un de ses sbires en lui fracassant le crâne à coup de batte (Les Incorruptibles : film préféré de Negan).

À force de contrarier le grand patron du crime, Ness devra en payer les conséquences, voir sa famille menacée et deux de ses compagnons de croisade assassinés. Chacune de ces deux mises à mort, sont mises en scène de manière aussi surprenante que déchirante, tragiquement soulignées par la partition mélancolique de Morricone. Malone avait averti Ness avant leur guerre contre Capone : il lui faudrait peut-être se préparer à aller au-delà de la loi pour rendre justice. Dès lors, la frontière entre justice et vengeance deviendra floue et le personnage de Ness, éprouvera la tentation de se rendre justice une première fois, ironiquement bridé par son mentor. Un mentor que Capone fera également assassiner dans une des meilleures séquences du film, au suspense parfaitement représentatif du génie du cinéaste (un plan-séquence subjectif de deux minutes suivi du contre-point de vue de Malone qui, toujours précautionneux, surprendra son agresseur, avant de se faire lui-même piéger).


La grande histoire raconte qu’Eliott Ness fut déçu de ne coincer Capone que pour fraude fiscale au vu des nombreux crimes de ce dernier. Le film de De Palma, lui, accordera à Ness une dimension plus héroïque et vengeresse, l’ensemble des enjeux culminant lors de la fameuse séquence des escaliers du hall de gare durant laquelle Ness et Stone comptent appréhender le comptable de Capone, seul homme dont le témoignage peut faire tomber le caïd. Cultissime au point d’avoir été parodiée plusieurs fois par la suite, la scène de la gare s’impose comme un véritable tour de force cinématographique tant elle concentre plusieurs enjeux (l’arrivée des gangsters, Ness qui essaie d’aider la jeune mère sans être reconnu, la fusillade qui éclate, la poussette qui dévale les escaliers et Stone qui accourt, s’imposant finalement en deus ex machina au terme de la scène, puisque résolvant ses deux principaux enjeux).


Après quoi, le procès de Capone, en plus de mettre une fois encore en évidence la corruption du système (le juge cédant finalement au coup de bluff de Ness), sera aussi prétexte à un dernier duel attendu entre Ness et Nitti, le bras droit de Capone et son principal tueur. Mis à l’épreuve mais se résignant à épargner son adversaire pour le traduire en justice, Ness franchira finalement la ligne rouge prédite par Malone en cédant à la tentation de la vengeance suite aux provocations du gangster (soulignons que Frank Nitti n’est pas mort tué par Ness mais s’est suicidé des années plus tard). La chute littérale de Nitti annonce celle, en salle d’audience, de son sulfureux patron.

La victoire acquise laissera pourtant un goût amer à Ness au regard des amis qu’il a perdu et de toutes les victimes innocentes du trafic de Capone. "Toute cette violence..." se dira-t-il dans la solitude de son bureau.

Le film se concluera par une autre réplique, pleine d’ironie. À la question d’un journaliste lui demandant ce qu’il pense faire quand ils aboliront la Prohibition, Ness répond, un sourire aux lèvres : "J’irai boire un verre". Ce qui se pose non seulement comme une belle réplique finale mais raisonne aussi en creux avec la triste fin d’Eliot Ness, qui n’accédera jamais à son rêve d’intégrer le FBI, puis de devenir maire de Cleveland, et finira démissionnaire, et alcoolique.


Classique dans le fond mais incroyablement novateur dans la forme, Les Incorruptibles s’avère être un film policier relativement simpliste dans son déroulement, retranscrivant la lutte du bien contre le mal, jalonnant son intrigue d’éclats de violence marquants, et cantonnant les enjeux sentimentaux à l’arrière-plan, la femme de Ness (Patricia Clarkson) se contentant de son statut d’épouse bienveillante et attentionnée (une première chez De Palma pour qui la femme a toujours été un objet de passion, d’ambiguité et de fascination).

Sans jamais vraiment poser un regard critique sur l’absurdité de cette loi prohibitionniste, mais s’intéressant surtout à l’intégrité de ses protagonistes, le cinéaste compense la relative simplicité manichéenne du script de Mamet par la splendeur intemporelle de sa mise en scène et par une émotion toujours pregnante.

En formaliste de talent, De Palma rivalise ainsi d’ingéniosité pour aérer et dynamiser sa réalisation. Plans en plongée (la scène d’intro, la victime à la batte et son sang se répandant sur la table), plans-séquence (le petit-déjeuner de Capone, la traversée de l’avenue avant la descente à la poste, l’intrusion chez Malone), échange filmé en mouvement circulaire autour des personnages (le dîner après la première saisie d’alcool de contrebande), plans en vue subjective (l’intrusion chez Malone), et séquences à la temporalité altérée (la scène de la poussette). Après avoir passé une bonne partie de sa carrière à décortiquer le cinéma d’Hitchcock et l’art du suspense pour pousser plus loin ses expérimentations visuelles, De Palma maîtrisait en 1987 toute la grammaire cinématographique et savait user de prises de vue atypiques pour l’époque. Autant dire que pour lui, la mise en scène des Incorruptibles n’était plus vraiment un défi à ses yeux. Pourtant, il transcendera la commande, livrant un thriller âpre et violent, et d’une puissance dramatique remarquable. Bien aidé en cela par la formidable reconstitution d’époque, magnifié par la photographie de Stephen H. Burum et les costumes de Marilyn Vance et Giorgio Armani, et surtout, porté par les superbes compositions d’Ennio Morricone.


Logique donc que le film ait remporté un énorme succès à sa sortie, contribué à propulser les carrières de Kevin Costner et Andy Garcia, et rapporté l’Oscar du meilleur second rôle à Sean Connery. Depuis quelques films ont tenté d’en reproduire la réussite sans jamais y parvenir (Les hommes de l’ombre, Gangster squad, Public Enemies). Dans la veine du thriller policier historique, seul L.A. Confidential lui tiendra la dragée haute, et ce même si ce dernier est un film noir (ce que n’est pas Les Incorruptibles).

En attendant, le film de De Palma reste le parfait exemple de film de commande transcendé par l’identité artistique de son réalisateur. En plus d’être un des derniers parangons du film de flics et de gangsters... "à chapeaux".

Créée

le 11 juil. 2025

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Buddy_Noone

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