De l'art de bien porter son titre
Mais pourquoi donc ce film ne plaît-il pas au public ?
Un Grand Prix à Cannes. Une certaine incompréhension. Une critique plutôt enthousiaste, pas dithyrambique; des spectateurs froids comme la glace. On pourra dire ce qu'on veut, Les Merveilles ne tombe jamais dans le piège de s'ancrer trop profondément dans les différents genres qu'il aborde. Désagréable bordel pour certains, joyau d'intelligence et de grâce pour moi.
Alice Rohrwacher est un sacré personnage: discret, farouchement réticent à la célébrité et à l'étiquetage artistique. Si ce film prend bel et bien pour point de départ certains éléments authentiques de l'enfance de la cinéaste, celle-ci rejette vivement l'idée selon laquelle ce film serait autobiographique. Alice Rohrwacher refuse de s'identifier à quelconque personnage de ce film, elle brouille les pistes en offrant à sa soeur Alba le rôle...de la mère de famille. Anecdotique peut-être, mais cela montre bien qu'Alice Rohrwacher joue malicieusement avec les codes de genre. Car si sa soeur joue effectivement dans le film, si les voisins des alentours sont véritablement les siens dans la vie, si elle est bel et bien née dans cette région de Toscane, et si son sang est également à la fois allemand et italien, elle n'en oublie pas pour autant de mettre en oeuvre toute la sincérité désarmante de sa patte artistique et de sa créativité. La caméra, pas virevoltante mais doucement instable, capte avec une vraie souplesse et un sens aigu de l'observation le quotidien de cette famille dont le sort est fragilisé par les pressions de la "vie réelle". Ce qu'on appelle la vie réelle, c'est le profit, ce sont les hommes d'aujourd'hui qui semblent reléguer ces apiculteurs au rang de gentille famille préhistorique. Mais cela, nous ne le voyons jamais. On n'est pas chez Steinbeck. Alice Rohrwacher préfère symboliser cette absurdité par une émission de téléréalité absolument effarante de bêtise et pourtant très charmante, "Le pays des Merveilles".
La famille a beau participer à cette émission, elle n'est décidément pas faite pour ce qui semble être la vie réelle. Ou plutôt, ce qui semble être la vie réelle n'est décidément pas faite pour tendre la main à cette famille dont le personnage de starlette campé par une Monica Bellucci très juste ne perçoit pas l'humaine authenticité.
La poésie du film ne réside jamais là où on l'attend. Par moments, certaines scènes lumineuses viennent sublimer une oeuvre qui penche vers le réalisme sans tomber dans l'ennui que ce genre peut susciter. Au milieu de quelques longueurs pour la plupart amplement justifiées (à part peut-être vers la fin, admettons-le), l'eau miroite, le soleil brille (la petite soeur en boit un rayon...), la pluie tombe, le miel coule, et au milieu de cela une jeune adolescente (Gelsomina, quel beau personnage) commence à se découvrir, à éclore, malgré l'avenir tout tracé que son père aimant mais autoritaire semble lui avoir tracé. Mais la beauté du film ne se résume pas à un gentil portrait de famille poético-réaliste. On est parfois troublés par l'âpreté qui se dégage de cette oeuvre, une âpreté qui réside dans le fait que l'illusion temporaire de ce "Pays des merveilles" ne permet que mieux à cette famille d'accepter une réalité amère et de rester forte dans l'union et surtout l'amour, sans pouvoir compter sur un quelconque sentimentalisme de la part de la réalisatrice.
Dire que "Les Merveilles" manque d'audace est bien trop facile. Alice Rohrwacher, derrière une apparente légèreté, derrière cette humilité, sait parfaitement où elle va, et prouve avant tout qu'elle est une très bonne réalisatrice. Un souffle -féminin qui plus est- qui va faire un bien fou au cinéma italien.