Il y a des oeuvres qui se prêtent naturellement à l'adaptation cinématographique. Les Misérables, qui possède le souffle du feuilleton, est de celle-là, aussi est-ce naturel d'en trouver plusieurs adaptations. J'avais déjà remarqué la très bonne version avec Harry Baur.
Jean-Paul Le Chanois, travaillant les dialogues avec René Barjavel, nous offre un grand spectacle et respecte l'oeuvre originale dans l'esprit comme dans l'intrigue. Au cinéma, on ne peut que réduire l'oeuvre à sa dimension feuilletonesque. Victor Hugo y use de la digression à tout bout de champ, et si une scène se passe dans les égoûts de Paris, il écrit d'abord plusieurs pages sur l'histoire de cet égoût assaisonné de considérations sur ce qu'on fait ailleurs, en Chine par exemple.
C'est la grandeur de cette oeuvre que, réduite à son intrigue, elle séduise toujours. Le personnage de Jean Valjean séduit des générations de lecteurs (et de cinéphiles donc). Forçat au bagne de Toulon, il en sort pour vivre de rapines avant qu'une rencontre avec un évêque pas comme les autres ne le tourne vers le chemin du bien. Il y mettra la même obstination qu'il mettait à ses projets d'évasion du bagne, malgré la traque acharnée d'un inspecteur rigide, Javert.
Tout le monde connaît cela, mais parlons un peu de Jean Valjean : modèle d'abnégation, il a la force, au caractère comme physiquement, pour devenir l'idole d'un jeune lecteur. Comment ne pas rêver d'être aussi bon que lui? De ne pas laisser prises aux mesquineries de la vie quotidienne? Voilà un vrai héros, qui fait le bien quand cela ne lui coûte rien, mais continue à le faire quand cela lui coûte tout. Jean Gabin pour l'incarner apparaît comme une évidence.
Moins évident était le choix de Blier en Javert, un choix payant toutefois : tout en componction, dans le sens religieux du terme, sauf que Dieu serait l'ordre et la loi, il campe un antagoniste inaccessible à la pitié, tenace, et en même temps il a dans son jeu une petite nuance de fatigue morale qui préfigure son destin.
Marius n'est pas très charismatique, ce qui le rend un peu inconsistant, une fidélité sans doute involontaire à l'oeuvre originale. Lui qui serait le héros d'un autre feuilleton est ici complètement effacé par la personnalité de Jean Valjean.
Bourvil est une autre grande réussite du casting : lui que l'on connaît surtout pour des rôles sympathiques, mais pas que, campe ici un Thénardier tout en veulerie et sournoiserie. On sait qu'il pouvait tout jouer avec un talent égal, en témoignent Les grandes gueules ou Le cercle rouge.
On notera dans les personnages secondaires Sylvia Monfort, touchante en Eponine. Gavroche est moins réussi. Serge Reggiani en Enjolras. Et un Fernand Ledoux composant Monseigneur Myriel, l'évêque à l'extrême bonté qui trouvait orgueilleux d'aller sur un âne, car ce fut la monture de Jésus!
Jean-Paul Le Chanois nous offre ici une fresque de grande ampleur qui restitue quelque chose du roman. Du grand spectacle comme on les aime.