Le thème du double est un topos de la littérature et il parcourt aussi le cinéma, à commencer par le mémorable Faux-semblants (1988), de Cronenberg. Mais qu’advient-il lorsque le thème du double se redouble, et lorsque c’est un couple qui découvre que, de façon aussi invraisemblable que fascinante, un autre couple existe, identique - ou presque - à lui-même ?

C’est ce redoublement et ce « presque » qu’entreprend d’explorer Mani Haghighi, né le 4 mai 1969 à Téhéran. Ici également coscénariste avec Amir Reza Koohestani, le réalisateur iranien à la filmographie déjà importante imagine un couple, formé par Farzaneh (Taraneh Alidoosti) et Jalal (Navid Mohammadzadeh), confronté à cette improbable réalité, sous les traits de Bita et Mohsen, incarnés par les mêmes acteurs. De façon très intelligente, cette configuration totalement irréaliste est abordée sur un mode très réaliste, faisant passer le couple princeps par tous les états que pourrait connaître un couple contemporain : stupeur, incrédulité, soupçon, tentative d’explication rationnelle, investigations, l’acceptation ne s’insinuant que progressivement. L’image, très sombre, volontiers crépusculaire, de Morteza Najafi, contribue de façon puissamment esthétique à la création d’un climat de mystère et d’enténèbrement, où les pourquoi et comment devront consentir à rester dans l’opacité.

Car cette réduplication d’un couple redouble et accentue les questionnements qui entourent d’ordinaire la fondation d’un tel duo humain : quelle est la part du destin ? Cette copie conforme confirme-t-elle la nécessité du premier couple, en la rejouant à l’identique, ou au contraire l’infirme-t-elle ? Aurait-il pu intervenir une erreur de branchement ? Une pluie torrentielle s’abat en effet sur les protagonistes durant presque toute la durée du film, se mêlant à la très belle partition, aussi discrète qu’envoûtante, de Ramin Kousha, et semblant signaler un dérèglement des cieux qui rappelle la nuit d’orage où vint au monde le monstre de Frankenstein.

De plus, comme dans les « ombres persanes », qui présentent un profil moins plein et davantage découpé que les ombres chinoises, à l’image des miniatures pareillement caractérisées, la ressemblance n’est pas totale et laisse jour à de menues dissemblances, de caractère, d’expressions, qui vont achever de semer le trouble et de brouiller les pistes, ainsi que les jeux d’attraction entre les êtres. Force est de souligner la performance exceptionnelle des deux acteurs, Taraneh Alidoosti et Navid Mohammadzadeh, qui donnent vie à quatre personnages, chaque personnalité n’étant, comme dans le poème de Verlaine, « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». Leur interprétation est d’une subtilité et d’une précision infinies qui mériteraient, pour chacun d’eux, une récompense d’acteur, et commencent déjà par procurer un immense plaisir de vision à leurs spectateurs.

Si toutes les « ombres » étaient aussi belles et, finalement, lumineuses, que celles qui nous arrivent d’Iran par l’entremise de Mani Haghighi, le monde, à défaut d’être plus rassurant, serait du moins plus charmeur…

AnneSchneider
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le 5 juin 2023

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Anne Schneider

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