Retrouver Humphrey Bogart et Lauren Bacall réunis pour la troisième fois après le Port de l'angoisse et le Grand sommeil est un véritable bonheur pour ce grand film noir adapté d'un roman de David Goodis, et dont tous les éléments sont réunis pour que l'intrigue précipite le héros (et le spectateur) au coeur d'un mystère dont les zones d'ombre ne s'éclairent que peu à peu. Ici, l'habileté du scénario de Daves se joint à la virtuosité de sa mise en scène, les 2 sont étroitement liés.
La première moitié du film est tournée en caméra subjective, ce procédé encore peu employé après la guerre, augmente l'angoisse et la crainte, créant une véritable complicité entre le détenu en fuite joué par Bogart et le spectateur qui se retrouve soudain à sa place avec ses yeux à la place de la caméra. Il faut attendre 62 mn pour enfin voir le visage de Bogart dont le personnage a subi une opération de chirurgie esthétique, alors que jusqu'ici, diverses astuces ne le filmaient que de dos et on entendait sa voix, reconnaissable entre mille.
Le procédé de caméra subjective n'était pas évident à manier techniquement, et l'idée ne plaisait pas à Jack Warner qui, préoccupé par le tiroir-caisse, voulait qu'on voit Bogart, alors plus grosse vedette de la Warner. Brillamment utilisé l'année précédente par Robert Montgomery qui incarnait Philip Marlowe dans la Dame du lac, le procédé finit par contenter le boss du studio qui donna son aval, il est vrai que c'est un procédé qui semble convenir particulièrement à l'univers inquiétant et ténébreux du film noir. Ce climat étrange est amplifié par le fait que le film se déroule presque entièrement de nuit dans un San Francisco brumeux.
Curieusement, le final qui voit le couple Bogart-Bacall (qui se retrouvera encore une fois dans Key Largo en 1948) consommer leur union dans une ville d'Amérique du Sud, détone dans la mythologie du film noir, ce genre de final heureux est plutôt rare, si bien que même si le film exploite des conventions noires, il échappe à la vision fataliste des faiblesses humaines structurant profondément le film noir.