[Ô lecteur, lectrice, voulant éviter de parcourir une prose inutile — mais que je n’ai pas pu m’empêcher de sortir — pour aller directement vers une critique cinématographique, sautez le premier paragraphe.]


Si un jour vous mettez les pieds dans le très beau et très grand cimetière de Bagneux, parce que vous admirez la Dame en noir (Barbara), parce que vous êtes nostalgique de l’émission Au théâtre ce soir (Jacqueline Maillan), parce que vous êtes fan du groupe Indochine (Stéphane Sirkis), parce que vous voulez voir une ou plusieurs des très nombreuses autres célébrités peuplant les lieux ou pour une autre raison — peut-être bien plus personnelle —, je vous recommande d’aller dans l’allée centrale et d’en profiter pour savourer la beauté des lieux, avec sa nature particulièrement riche et abondante. Par des haies entourant la plupart des divisions et dissimulant les sépultures, vous aurez l’impression d’être plus dans un parc que dans un cimetière, dont seul le cri des corbeaux pourrait rendre l’atmosphère sinistre, mais que la vivacité des écureuils et les couleurs vives des perruches (eh oui !) rendent vivant. Une fois que vous aurez dépassé la 37e division, allez dans l’allée sur votre droite (si vous êtes parti(e) de l’entrée principale !), poursuivez votre marche jusqu’au fond pour arriver à la 48e division. À l’intérieur de cette dernière, sur la gauche, presque collée à la haie, vous verrez une jolie tombe avec une pierre semblant faire partie de la terre, avec un carré d’une végétation généreuse et très bien entretenue ainsi qu’une multitude de figurines. Vous y lirez une plaque paraissant assez récente avec écrit dessus : « Corinne Luchaire 1922-1950 » — à noter que la défunte y a été rajeunie d’un an. Je m’attendais à voir une tombe rongée par l’effacement du temps et les mauvaises herbes ; la surprise n’en a été que plus agréable. Elle n’a pas été oubliée. Pour l’anecdote — je ne sais pas si elle y est toujours puisque ma visite date de plus d’un an —, parmi les figurines susmentionnées, il y avait un Totoro. J’ignore quelle est la logique de poser un objet ayant la forme d’un personnage d’un film japonais de la fin des années 1980 sur la dernière demeure d’une jeune femme française décédée au tout début des années 1950, mais je n’ai pas pu m’empêcher de trouver cela aussi adorable qu’amusant. Voilà. Pour celles et ceux qui ne sauraient pas encore qui est Corinne Luchaire, son destin tragiquement peu commun — cela tombe bien — : Xavier Giannoli a réalisé un film dans lequel elle tient malgré elle un des rôles principaux : Les Rayons et les Ombres.


Sous ce titre hugolien nous est contée une histoire de relations fusionnelles entre un père et sa fille, à travers le point de vue — évidemment subjectif — de cette dernière, de ce qu’elle savait sur le moment et de ce qu’elle a dû savoir après coup — la trajectoire du premier — dont la sincérité de l'affection pour sa progéniture n'est pas à remettre en doute, mais qui, toutefois, se comporte d'une manière irresponsable à son égard — entraînant irrémédiablement la seconde dans la déchéance, la décadence, dans une véritable descente aux enfers.


Pourtant, ils avaient tout pour briller dans la lumière, ne serait-ce que leur talent, chacun dans leur domaine : le journalisme pour Jean Luchaire, le père, et le cinéma pour Corinne Luchaire. Si l’Occupation n’était pas arrivée, on peut penser que Jean aurait continué à être un brillant journaliste de gauche viscéralement pacifiste, ayant constamment du mal à joindre les deux bouts. Mais voilà — du fait qu’il est le grand ami d’un artiste allemand francophile, crevant tout autant la dalle avant de devenir l’ambassadeur de son pays en France : Otto Abetz — il va connaître des opportunités professionnelles et financières qui vont le pousser, en devenant le principal visage de la presse collaborationniste, à trahir son pays et ce qu’il pensait lui-même être. Tout ceci partait de bonnes intentions, mais le gros problème, c’est que l’enfer en est pavé. Quant à Corinne, ne pouvant pas continuer une carrière de star du septième art qui s’annonçait pourtant plus que prometteuse (les trois films qu’elle a tournés avec Léonide Moguy sont des preuves qu’elle avait tout, a priori, pour y parvenir… d’ailleurs, j’en profite pour vous conseiller de les visionner, surtout Je t’attendrai…, petite perle méconnue remise à l’honneur par un certain Quentin Tarantino en 2013 !), à cause de la tuberculose (encore un héritage paternel néfaste, même si cette fois involontaire !), elle va se montrer d’une inconscience tragique durant ces années noires, en s’affichant et en se consumant dans les milieux mondains collabos, se rattachant ainsi un peu trop publiquement à la figure paternelle.


Le schéma narratif employé dans ce film est très classique dans le domaine du biopic. Un personnage — donc Corinne, ici —, dans une époque postérieure, va se confier à travers une série de longs flashbacks, quelquefois entrecoupés de moments dans l’époque présente. La mise en scène montre que de sacrés gros moyens ont été investis dans l’ensemble, donnant quelques fulgurances visuelles comme l’arrivée aux flambeaux de l’« Aiglon » aux Invalides ou les bacchanales auxquelles participent nos deux protagonistes. La reconstitution est globalement très soignée. La seule chose, pour moi, à critiquer concerne les rushes du tournage de Prison sans barreaux, qui ne retrouvent pas du tout la texture, sur les plans de l’image et du son, des années 1930. Rien n’est arrangé par le fait que le spectateur a, peu de temps après, un point de comparaison quand Corinne va voir en salle un film avec Greta Garbo (un long-métrage dans lequel la « Divine » incarne Mata Hari, femme conspuée, après avoir été adulée, et exécutée pour haute trahison... une sorte de prolepse faisant la synthèse des sorts à venir de nos deux protagonistes !). Mais cela est un petit chipotage de la part de votre serviteur ; il fallait néanmoins que je le mentionne.


La réussite d’ensemble réside surtout dans un récit dense, faisant qu’on ne voit pas les trois heures et quinze minutes passer (ô bordel, un biopic qui prend le temps de raconter ce qu’il a à raconter, c’est tellement rare aujourd’hui… qu’est-ce que ça fait du bien !), parvenant à bien creuser les relations entre les personnages, leurs motivations, les faisant comprendre sans pour autant chercher à excuser l’inexcusable (le discours du procureur, joué par Philippe Torreton, durant le procès du père, met bien les points sur les i dans le cas où l’on aurait un peu trop éprouvé de sympathie pour lui !). C'est une puissante étude de caractères. En conséquence, j’ai été investi du début jusqu’à la fin.


Alors, avant d’aborder les deux rôles principaux, je tiens à souligner vite fait que le comédien Philippe Levy — qui pourtant n’apparaît que durant deux scènes en Louis-Ferdinand Céline — incarne excellemment l’essence même de l’auteur de Voyage au bout de la nuit et de Bagatelles pour un massacre. Voilà, il fallait que je cite son nom. Sinon, la première fois que j’avais entendu parler du fait que Xavier Giannoli allait réaliser un film sur un sujet qui, de base, me passionnait réellement, j’étais dubitatif quant aux choix de Jean Dujardin et Nastya Golubeva Carax — mon enthousiasme était un peu redescendu. Dujardin parce que j’avais peur qu’il fasse un peu trop « son Jean Dujardin ». Carax parce que — par réflexe, je le confesse — je m’étais dit : « Oh non, encore une fille de ! » J’ai eu tort. Jean Dujardin se fond très bien dans l’idée que je me faisais de Jean Luchaire — d’autant plus que l’acteur, avec son physique atypique très franchouillard, n’aurait pas détonné dans les années 1930 et 1940. C’est la seule tête d’affiche française d’aujourd’hui dont je me dis qu’elle aurait pu aussi bien réussir pendant ces périodes-là. Quant à Nastya Golubeva Carax — sachant qu’en plus elle partait, auprès de moi, avec le handicap que je savais à quoi ressemblait la véritable Corinne Luchaire et quel était son timbre de voix —, sans particulièrement lui correspondre physiquement, sans vouloir l’imiter bêtement, elle joue Corinne Luchaire telle que je me la serais imaginée dans sa vie privée (d’après les nombreux témoignages que j’ai lus sur elle !). La jeune comédienne sait être intense tout en restant dans la sobriété, avec une photogénie et une présence rendant pleinement crédible qu’elle soit dans la peau d’une star de cinéma. C’est idiot ce que je vais écrire, mais j’ai ressenti, grâce à elle, la même émotion que j’ai ressentie devant la tombe à Bagneux (oui, celles et ceux qui ont eu le courage de lire l’inutile premier paragraphe me comprendront peut-être !). Et pour moi, cela veut dire beaucoup.


J’ai conscience qu’une bonne part des spectateurs qui ont vu ou qui iront voir ce film ne sera pas aussi passionnée par le sujet que moi. En conséquence, ma critique ne risque pas de leur apparaître d’un grand intérêt ni d’une grande aide. Mais je ne vois pas comment j’aurais pu la rédiger autrement.

Plume231
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le 16 mars 2026

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