Au travers des Rayons et des Ombres, Xavier Giannoli ne cherche jamais à séparer les deux composantes de son œuvre ; bien au contraire de ce qu'on pourrait attendre, à savoir une fresque radicale sur la collaboration, le réalisateur s'attache à donner de la nuance à une véritable ribambelle de salauds, sans jamais sombrer dans le pathos indécent, ni dans la condamnation facile.
Abordant ce sujet torride qu'est le passé collaborationniste français, il semble attendu de dénoncer les marchés que certains passaient avec l'envahisseur : mais la fresque n'aurait pas vraiment de sens si elle se limitait à proscrire des comportements que l'on condamne déjà. En se rappelant qu'aucun véritable chiffre n'existe concernant le nombre de Français résistants VS collaborationnistes, il est aisé de comprendre que bon nombre d'entre eux ont pu participer dans un camp autant que dans l'autre. C'est ainsi que l'histoire (vraie !) de Jean Luchaire, journaliste d'instinct pacifiste, porte à l'écran la part de rayons et d'ombres imposés par ses relations, en faisant un personnage particulièrement riche à suivre : Jean Dujardin offre dès lors une performance aussi complexe que son rôle, ne laissant jamais la certitude qu'il est persuadé de bien agir ou de ne penser que de façon égoïste.
Car oui, ce journaliste agit avant tout pour offrir la meilleure vie à sa fille, Corinne, jeune actrice effrontée déjà symbole d'un renouveau pour le cinéma européen. La part de rayons qu'elle incarne réside alors dans l'Art, en premier lieu, ceux d'un film projeté sur une toile dans les salles obscures. Bien que malheureusement oublié pendant tout l'acte central, le septième art reste un des piliers de la liberté d'expression au cours du film, indépendant dans sa parole tandis que la presse corrompue par les nazis s'attèle à une désinformation massive. Mais comme toute vedette, l'actrice possède sa zone d'ombre, ne pensant qu'au succès, qu'aux fêtes et aux histoires de jeune fille : a-t-elle pleinement conscience de ce qui se trame autour d'elle ? Peut-on la qualifier de collabo, ou bien de simple demeurée qui clame "qu'elle est innocente !" ? Si malgré le bénéfice du doute, son père reste malgré tout un acteur direct de la collaboration, elle, elle n'est qu'ignorante de la situation réelle en France et ne fait que profiter de ce qu'on lui offre. Cette interprétation nécessite dès lors une comédienne, mêlant la naïveté immature d'une jeune femme à celle de la non-chalance des actrices d'époque, et c'est Nastya Golubeva qui peut nous l'offrir, dans un rôle mêlant le détestable à l'attachant, avec un grand sens de la sincérité historique lui valant probablement un César de révélation féminine.
Maintenant, sur plus de trois heures d'œuvre, il est évident qu'un sujet aussi difficile à nuancer puisse présenter des failles inévitables : celles de trop s'attacher à des personnages qui restent, somme toute, des collaborationnistes bourgeois. Lors de la seconde moitié, j'ai senti les minutes défiler, craignant à chaque instant que l'on me plante un compas dans l'œil pour que je m'émeuve pour cette famille détestable : fort heureusement, la morale est toute autre lors d'une duologie de scènes finales absolument formidable. Ce doute m'a dérangé, mais est bien nécessaire pour éveiller le sens moral du spectateur, explorer ce flou judiciaire entre les collaborationnistes avérés et leurs descendants ignorants qui ont profité sans se questionner. C'est ainsi que Philippe Torreton apparaît dans ce final époustouflant, lors d'un monologue éprouvant et juste, rappelant que l'ignorance est une atténuation de l'acte mais jamais une excuse en soi, posant la lumière sur des zones d'ombre de l'Histoire française que l'on cherche à camoufler derrière les actes braves de la Résistance.
Le réalisateur Xavier Giannoli use ainsi de ce récit véritable avec une grande parcimonie pour bousculer les attentes morales du spectateur, au travers d'une large fresque où aucune minute ne permet de conclure avec certitude sur la place du personnage entre l'ombre et la lumière. Pour autant, il ne fantasme jamais son récit, il n'exagère rien, ni dans la caricature ni dans l'atténuation, pour placer le spectateur en tant que juge d'époque, privé de notre regard historique d'aujourd'hui. Tout est ainsi fait pour nous plonger au cœur du XXe siècle au travers d'un montage sincèrement pertinent, où les images d'archive reconstituées s'insèrent avec fluidité dans un récit rétrospectif, mené avec une recherche de la vérité saisissante (il reste néanmoins dommage que ce procédé soit subitement abandonné à mi-chemin...) Il ne s'agit plus de juste dépeindre la collaboration comme une alliance par pure envie de crimes raciaux, mais par égoïsme, par instinct de survie, ou par désillusion d'une guerre qu'on ne souhaite pas voir en face : peu importe le mécanisme dont jouit le protagoniste et les circonstances allant de pair, rien n'est jamais fait pour l'excuser, le condamnant définitivement a un destin mérité dont on ne peut faire abstraction en tant que spectateur d'aujourd'hui.
Si tout pouvait présager une fresque historiquement dense, Les Rayons et les Ombres l'est tout autant mais sur un plan nettement plus moral. Tout est fait pour bousculer les a prioris du spectateur quant à la collaboration, loin des clichés faciles, le menant alors vers un réalisme déconcertant de la situation française en 39-45. Toujours dans la nuance, le réalisateur parvient à faire intégrer, emprunt d'une grande justesse historique, que le collaborationniste n'est pas un nazi par nature, mais un humain égoïste qui souhaitait sauver sa peau ; pour autant, l'individualisme du collabo reste puni comme il se doit, ne remettant jamais en question le sort qui leur est réservé par la justice au cours de l'œuvre. En résulte dès lors une fresque nécessitant un investissement émotionnel et moral démesurément intense, abordant ce sujet comme jamais fait auparavant. Impressionnant donc, malgré les zones d'ombre que l'œuvre laisse çà et là.
PS : mon regard de carabin ne peut s'empêcher d'associer les "rayons" aux rayonnements X de la radiographie d'époque, et les "ombres" aux opacités formées par la maladie sur les résultats d'examen, comme si la collaboration avait atteint la société comme une infection incurable