Nous y sommes : Bruno Dumont, la coqueluche de Cannes et des César, celui pour lequel se battaient il n'y a pas si longtemps Léa Seydoux, Camille Cottin ou Fabrice Luchini, n'arrive plus à faire financer ses films. Stupeur, que dis-je, incrédulité au générique de fin des Roches Rouges, qui s'écrit sous nos yeux médusés en portugais alors que le film se déroule à cheval entre la France et l'Italie. Venu présenter son film en avant-première, le cinéaste a lâché le morceau : personne ne voulait produire un film mettant en scène des enfants ayant des comportements dangereux.


Dans le Var, à Saint-Raphaël, des gamins de cinq ans sautent dans l'eau depuis les falaises, font du quad dans des rues désertes et se promènent dans les pinèdes sans la surveillance des adultes. Des comportements non souhaitables dans la vraie vie, qu'il ne s'agirait pas d'encourager à travers la fiction, comme si cette dernière était tout-à-coup devenue nécessairement morale. Largement abordé par une tripotée d'essayistes de l'audiovisuel contemporain, ce dangereux phénomène, à mi-chemin entre candeur et conséquentialisme, freine désormais les cinéastes eux-mêmes dans leur créativité. Dans un long échange sincère avec le public, Bruno Dumont s'est confié sur cette transformation du cinéma d'auteur depuis ces dix dernières années, qui a fini par l'éloigner de ses partenaires historiques pour le laisser, en 2026 et après vingt ans d'une carrière prestigieuse, orphelin de producteurs qu'on aurait qualifié hier d'ordinaires, aujourd'hui de courageux.


Il a fallu au cinéaste rappeler des évidences. Non, les enfants ne sautent pas vraiment. Non, ils ne se mettent pas en danger. Non, le film ne fait pas l'apologie de l'inconscience et de l'irresponsabilité. Il y a des choses toutes bêtes qui s'appellent le montage, les doublures, des techniques ancestrales qu'apparemment les gens oublient et qui font d'une fiction ce qu'elle est : un espace de récit amoral. Et c'est quand même complètement fou de se dire qu'il faille redire ces choses, rejouer le B-A-BA du principe même de cinéma, pas tant auprès des spectateurs (qui ne sont donc pas aussi cons qu'on le pense) qu'auprès d'un nouvel écosystème de financements et de production se chargeant de penser à la place de ces derniers.


Peu importe du coup que Les Roches Rouges soit un bon film ou non. Comme les récents films de Dumont, c'est certain qu'il va diviser, mais sûrement pas à cause de ces fausses raisons de morale ; non, c'est surtout parce que le cinéaste continue d'affirmer sa voix, avec toujours plus de radicalité. Historiquement versés dans la sociologie de l'acteur, ses films ont toujours interrogé le métier même, en confrontant professionnels et non professionnels, en se laissant porter par le style spontané et maladroit d'anonymes au fil d'une œuvre cohérente. Trop cohérente, diront certains, et il faut admettre que le choix de Dumont, depuis quelques films (à l'exception de L'Empire), à privilégier des acteurs de plus en plus jeunes est très désarçonnant. Ceux des Roches Rouges ont cinq ans, voilà. Ils auraient dû en avoir trois, mais, confie-t-il, c'était trop difficile ; il les a regardés grandir, et les a mis devant la caméra quand la chose devenait techniquement réalisable.


Plus que jamais, la vérité est dans la maladresse. Maladresse de la diction, maladresse du corps, maladresse des sentiments, qui eux-mêmes ne sont pas encore connus, et que Dumont, en vieux loup de mer, évite soigneusement de dicter à ses interprètes. Se définissant lui même comme facile à satisfaire, il emboîte les premières prises, en conserve tout et en particulier les imperfections, qui donnent aux personnages leur singulière vérité. Les enfants s'incarnent eux-mêmes. Ils suivent le script comme ils le peuvent, cette petite histoire d'amour et d'amitié ultra-épurée sous le soleil de la Méditerranée. Ils baragouinent, grimacent, hésitent, rigolent, se pètent la gueule en arrière-plan. C'est bizarre. C'est drôle. C'est émouvant.


C'est aussi, forcément, un peu mou. Comme Jeannette, le film manque régulièrement d'accroche dans son entêtement à assumer sa propre radicalité. La force devient parfois faiblesse, quand le temps prend trop son temps, quand le dispositif a été compris et qu'il cesse d'être interrogé pour être simplement déroulé. Je regrette personnellement que Dumont ne soit pas davantage fidèle à cet équilibre qu'il avait trouvé, dans Ma Loute (son magnum opus, à mon sens), entre construction et spontanéité, et particulièrement dans son parti-pris de confronter acteurs professionnels et non professionnels. C'est pour moi dans ces films que son propos est le plus fécond, qu'il parvient à questionner au plus profond ce qui définit un acteur, voire, soyons fou : la vérité. Sans réel contrepoids adulte auquel se mesurer, les enfants ne permettent pas au film d'atteindre la complexité presque philosophique d'autres films du réalisateur, celle qui nous faisait réfléchir au générique de fin tout en nous laissant vidé d'avoir tant ri.


Mais, d'un autre côté, il serait injuste de reprocher à Bruno Dumont de creuser son art. Il possède une voix, il cherche une vérité à sa propre manière sans aucun compromis artistique. Par leur légèreté, Les Roches Rouges sont plus accessibles que Jeanne ou Jeannette, avec plus de séquences drôles, un montage qui préserve davantage la maladresse pour parfois provoquer un rire qu'on n'avait pas sorti depuis Ma Loute, ce qui n'est quand même pas rien. Et puis de toute façon, il faut voir le film pour le défendre, pour montrer qu'on veut continuer à regarder des films d'auteur campés sur une vision. Celle de Bruno Dumont n'a jamais été aussi affirmée, au risque de continuer à laisser toujours plus de spectateurs sur le côté ; mais ce serait quand même sacrément con de lui en vouloir pour ça, lui qui fait partie des derniers cinéastes français des années 2000-2010 à continuer de chercher sa vérité, sans s'embarrasser des qu'en-dira-t-on. Avec Les Roches Rouges, vous n'allez pas voir le meilleur film de Dumont, vous n'allez pas voir le film de votre vie ni même de l'année, mais vous défendez la voix d'un auteur qui a des choses à dire. Plus que jamais, c'est devenu nécessaire.

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Les Roches rouges

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