En 2012, Haifaa Al Mansour dirigeait Wadjda depuis une camionnette garée en bord de rue, au talkie-walkie, la ségrégation lui interdisant de se tenir près de ses actrices. Suivirent deux exils sans nécessité puis The Perfect Candidate, première production financée par le Conseil saoudien du cinéma. Elle signe aujourd'hui un polar soutenu par la Saudi Film Commission. Trois volets, quinze ans, une courbe ascendante d'intégration — la fillette et sa bicyclette, la candidate et son élection, l'employée et son poste. L'employée s'appelle Nawal. Elle numérise les dossiers d'un commissariat de Riyad. Conviée un matin sur une scène de crime pour apporter son "regard de femme" à l'examen d'un cadavre d'adolescente trouvé dans le désert, congédiée dès le lendemain, elle poursuit seule, hors autorisation, l'identification d'une morte que l'administration s'apprête à délaisser.
En confiant l'insurrection à une archiviste, il rend l'insubordination traduisible dans la langue de l'appareil : ce que Nawal obtiendra prendra la forme d'une entrée correctement remplie. L'ouverture est désertique : plan large tenu, silhouette minuscule, horizon sans repère, aucun contrechamp pour situer un regard. À cette échelle personne n'a tué, l'étendue a absorbé. Une mort sans main appelle une cause à sa mesure, et le film passera deux heures à la chercher du côté du pays.
L'impunité a son corollaire spatial. L'enquête procède par seuils et chaque enclos cède, chaque lieu livre sa pièce d'information. Un film qui affirme l'opacité du silence produit un pays de plus en plus lisible. La sororité, dans cette économie, cesse d'être une solidarité pour devenir un réseau de renseignement : les femmes se transmettent ce que l'institution refuse de savoir, et leur entraide n'existe que le temps de fournir l'information suivante.
Aussi, le film accorde à Nawal une intériorité ; à la morte, il n'accorde qu'un statut. Elle est l'objet du discours de la directrice, des camarades, des familles, de l'enquêtrice, et sa restitution promise (un nom, une dignité) s'opère intégralement dans le registre de l'état civil. Une fille que la société n'a pas laissée exister comme sujet vivant est réintégrée comme sujet de droit posthume, par les catégories mêmes qui l'avaient rendue invisible. À quoi s'ajoute que l'obstination de Nawal lui vient d'une blessure (un deuil). En d'autres mots, il faut à cette femme une plaie pour que sa rébellion demeure racontable.
Reste ce qui n'est jamais montré : les visages du pouvoir. Le hors-champ est constant, les pressions restent implicites, les réseaux d'influence ne se présentent pas au cadre, aucun décideur n'est associé à la décision de classer. La figure est élégante et c'est ce qui la rend suspecte. Quand un cinéma maintient l'oppression hors du plan de bout en bout, rien dans l'image ne permet plus de distinguer la retenue de la prudence contractuelle : l'ellipse et la censure produisent le même plan. Le titre enregistre cette indistinction — des silences pluriels, sans sujet, sans verbe, sans personne qui se taise, un mot qui absout ceux qui l'organisent en faisant du mutisme un climat.
Catastrophique. Un film qui voudrait disculper l'État le laisserait hors de cause ; celui-ci fait mieux. Il l'accuse d'abord, longuement, avec des preuves que le spectateur croit ramasser lui-même, puis il retire l'accusation en exhibant la main qui avait besoin de la formuler. Le soupçon porté sur l'appareil était un alibi — et le film a fait du spectateur son complice le temps de deux heures avant de le lui apprendre. La Film Commission n'a pas financé un film qui défend l'institution : elle a financé un film qui enseigne que la mettre en cause fut une manœuvre.
Et elle en sort deux fois gagnante. Car ce que Nawal démontre, c'est que le poste où on l'a nommée lui donnait les moyens de tuer sans trace. L'accès des femmes aux fonctions devient la condition du crime. Trois volets, quinze ans, une courbe ascendante d'intégration : la fillette et sa bicyclette, la candidate et son élection, l'employée et son poste. Le troisième épisode arrive financé par l'institution dont il enregistre l'ouverture, et il lui rend l'attestation qu'elle pouvait souhaiter : l'inclusion est acquise, la femme incluse tue.