Dans Les Sœurs Munakata, il y a de manière caricaturale les deux aspects du Japon d'après-guerre, "entre tradition et modernité" (nous soufflâmes). Setsuko (jouée par la sublime Kinuyo Tanaka), l'aînée, mariée, toujours habillée d'un yukata, qui aime les vieux temples de Kyoto. Et Mariko, la cadette, célibataire, habillée à l'occidentale, qui préfère les sorties au bar et au cinéma. Mais en rester à cette surface gentillette ferait de ce film une œuvre mineure chez Ozu - ce qu'elle n'est assurément pas.

Les Sœurs Munakata arrivent directement après Printemps tardif, chef d'oeuvre avec Setsuko Hara qui fait entrer Ozu de plein pied dans l'âge d'or du cinéma japonais. Le sujet principal, comme tous les Ozu, est bien la famille. Mais contrairement au film précédent, la figure du père (l'éternel Chishu Ryu) est en retrait, faisant des deux soeurs les personnages principaux de ce drame familial. De ce point de vue, le film traite encore d'une multitude de sujets, jamais dans la caricature, ni dans l'analyse cartésienne, mais par les émotions : le mariage, l'amour, la masculinité, la violence conjugale, les relations père-fille(s). Et le temps, prisme qui donne aux Sœurs Munakata une saveur toute particulière.

Car elles ne sont pas le reflet, l'une de la tradition, l'autre de la modernité. A bien y regarder, "tradition" et "modernité" se mélangent si bien que ces deux concepts, largement occidentaux, perdent tout leur sens. (Attention, je spoile dans les lignes suivantes.) A la fin du film, c'est bien l'aînée qui choisit une vie de célibat, choix terriblement moderne s'il en est, alors que la cadette, auparavant présentée comme libre, la pousse de toutes ses forces à retomber dans un deuxième mariage. (Spoil fini.) Mais cette tension a déjà lieu dans toute la trame du film : Setsuko tient un bar, et donc travaille, alors qu'elle est mariée ; Mariko jalouse la romance passée de sa sœur, dans un fantasme romantique éternel ; Mariko est la plus proche de son vieux père, qu'elle écoute et auquel elle obéit (parfois en tirant la langue). Et bien d'autres exemples encore.

Alors bien heureusement, le temps dans les Soeurs Munakata est tout sauf une question de tradition ou de modernité. Comme le dit Setsuko, "est neuf ce qui ne vieillit jamais". Ou comme le ressent son père, admirant la mousse du temple, toujours pareille mais jamais la même d'année en année. Ou enfin, comme l'avait compris Péguy des décennies auparavant : "Homère est nouveau ce matin, et rien n'est peut-être aussi vieux que le journal d'aujourd'hui."


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le 25 avr. 2025

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Samji

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