Quand j'ai lu le synopsis de ce film, ma première pensée a été qu'en fait, l'histoire était la même que celle de Valeur sentimentale de Joachim Trier, avec le risque de foncer tête la première dans une sensation ronflante de déjà-vu. Or, non : les deux œuvres ont peut-être quelques points communs en ce qui concerne l’idée de départ, mais le déroulement et le ton d’ensemble ne sont pas du tout les mêmes. Je vais me contenter de citer deux grandes différences : la première, c’est que le Trier se déroule en grande majorité durant la pré-production d’un film, alors que le Sorogoyen, à l'exception de la séquence d’introduction (sur laquelle je vais revenir plus loin !), se passe durant un tournage ; la seconde, c’est que malgré les conflits familiaux latents, le Trier adopte un ton assez feutré, tandis que le Sorogoyen est très brutal en ce qui concerne la violence psychologique d’un père sur sa fille.
Et cela, on le comprend dès le début. Tout commence par un repas dans un restaurant avec les deux personnages principaux. Les plans, en champ-contrechamp, sont extrêmement rapprochés, isolant les protagonistes des autres clients et des serveurs. Si le ton ne monte pas trop, les tensions sont perceptibles. Quand la caméra est sur le visage de la fille, l’arrière de la tête du père prend énormément de place, comme pour signifier que même si sa progéniture ne se laisse pas faire à cet instant-là, il existe quand même une sorte de rapport de domination.
Et cette longue séquence fait écho à un autre morceau franchement tendu, aussi bien pour les spectateurs que pour les personnages, à savoir le tournage d’une scène de repas. Là, le père, en véritable ogre tyrannique, va profiter de l’emprise que peut avoir un cinéaste sur ses acteurs pour se comporter comme un parent voulant absolument forcer son enfant, qui n’a plus faim, à manger sa soupe.
Ces deux longs temps forts sont vraiment étouffants. Il y a une réelle intensité que je n’avais pas ressentie aussi fortement depuis longtemps en allant voir un film au cinéma. Et si la mise en scène, en se collant impitoyablement aux personnages, y est pour beaucoup, Victoria Luengo, en fille, et Javier Bardem, en père, sont loin d’être en reste. Leurs interprétations sont d’une grande puissance. D’ailleurs, à propos de Bardem, qu’est-ce que cela fait du bien — après avoir juste cachetonné pendant plusieurs années dans des rôles secondaires généralement peu consistants de superproductions hollywoodiennes — de le voir enfin revenir à un rôle digne de son immense talent. Sans conteste son meilleur rôle depuis No Country for Old Men. Il arrive à dégager une violence sourde par tous les pores de son corps. Il est effrayant.
Il joue ici un gros connard, qui en est conscient — tout en ne voulant pas toujours l’admettre — et qui essaye parfois de changer, sans jamais vraiment y parvenir. Le fait qu’il ait choisi comme actrice principale sa propre fille — qu’il n’a pas vue depuis plusieurs années et dont la carrière de comédienne se résume à quelques petits rôles dans des séries, tout en travaillant comme serveuse pour pouvoir payer ses factures — montre une volonté de réconciliation. On peut penser que le fait que le tournage se déroule dans un désert est symbolique d’une page blanche, pure de toute tache, sur laquelle le père veut écrire un nouveau chapitre de sa relation avec sa fille. De même, le fait que le sujet du film tourné aborde le passé colonial de l’Espagne semble renvoyer à un homme prêt à affronter les fantômes peu flatteurs de celui qu’il ne voudrait plus être.
Mais le personnage le plus ambigu, le plus mystérieux reste, l’air de rien, sa fille. Le spectateur ne sait pas si elle a accepté de tourner sous la direction de son père dans l’espoir d’un rapprochement, pour la raison plus pragmatique et intéressée de faire avancer sa carrière de comédienne — quitte à devoir supporter pendant plusieurs semaines une personne qu’elle est susceptible de haïr — ou pour les deux raisons à la fois. La plupart du temps, ils sont montrés à distance l’un de l’autre. Et les rares fois où ils discutent, cela finit généralement par un conflit.
Tout n’est pas parfait dans le long-métrage. Je n’ai pas compris pourquoi le noir et blanc est utilisé pour certains plans. Je suis certain que plusieurs d’entre vous ont une très bonne explication. Mais, moi, j’y ai surtout vu quelque chose de gratuit et de distractif. Et je n’ai pas compris non plus l’utilité du personnage joué par Marina Foïs, à part, éventuellement, recevoir des financements français. Pourtant, au début, elle semblait devoir incarner un contrepoint rationnel au protagoniste masculin, mettant en doute les capacités de la fille du réalisateur à pouvoir tenir le rôle principal d’un film — contrepoint apportant avec lui l’esquisse d’une question qui aurait pu ajouter de la profondeur si elle avait été creusée : est-ce que l’artiste est prêt à sacrifier la qualité de son œuvre uniquement pour tenter de se réconcilier avec la chair de sa chair ? Mais comme le personnage est très vite foutu de côté, pour ne réapparaître que très brièvement par la suite, il ne sert finalement pas à grand-chose.
Sinon, sans en avoir l’air, le long-métrage fait aussi comprendre, à travers la manière dont une situation merdique arrive facilement à s’arranger, que les comportements toxiques sur les tournages ont encore de très beaux jours devant eux. Ça, c’est malheureusement très crédible.
Bref, de tout cela, je conclus que ce qui rend le film marquant, ce n’est pas seulement la brutalité des rapports entre un père et sa fille, mais aussi la manière dont il montre comment le cinéma peut devenir un terrain idéal pour la domination psychologique. Parce qu’un tournage repose par nature sur des rapports de pouvoir, le père trouve ici un espace où ses comportements toxiques peuvent continuer à s’exprimer sous couvert d’exigence artistique. Et le plus dérangeant, c’est qu’il laisse au contraire l’impression amère — et hélas réaliste — que certaines blessures familiales ne guérissent jamais complètement, même lorsque celui qui en est à l’origine prétend vouloir changer et se confronter à lui-même. Une vision sombre et étouffante, portée de bout en bout par la mise en scène nerveuse de Sorogoyen, mais aussi par deux prestations exceptionnelles de Javier Bardem et Victoria Luengo, dont l’affrontement permanent donne au film une intensité parfois suffocante.