La violence du choc d'As Bestas ne doit pas inciter à oublier les réalisations antérieures de Rodrigo Sorogoyen, en particulier El Reino et Madre, desquels la tonalité se rapproche peu ou prou L'être aimé, avec toujours cette incroyable intensité psychologique comme marque de fabrique. Un père réalisateur et une fille actrice, longtemps perdus de vue, se retrouvent pour le nouvel opus du premier. Bien sûr que l'on pense à Valeur sentimentale avec de lointaines réminiscences de La nuit américaine, aussi, pour ce qui est des péripéties de tournage. Oui, ça tourne et parfois au vinaigre avec un cinéaste pour qui filmer est quelque chose de sérieux et même de grave. Après une première scène de repas formidable, Sorogoyen remet le couvert plus tard avec une autre, d'anthologie, qui délimite parfaitement les relations entre un maître démiurge et sa fille impuissante. Fort de sa densité, L'être aimé déploie ses ailes de manière implacable, dans une mise en scène virtuose davantage pour ses enchaînements, ses dialogues, ses ellipses et ses non-dits que par la volonté de nous en mettre plein la vue. Seul bémol formel : ces brefs passages en noir et blanc qui n'ont rien d'utile. Pour le reste, c'est un quasi sans faute, dans une démonstration à la fois puissante et subtile que seuls les plus grands maîtrisent (Zviaguintsev, Mungiu, entre autres) aujourd'hui. Dernier point tellement évident : Sorogoyen est un merveilleux directeur d'acteurs : Javier Bardem se montre éblouissant et Victoria Luengo se hisse magnifiquement à sa hauteur. Les mots manquent pour qualifier son interprétation.