Je dois l’avouer, Sorogoyen est pour moi le meilleur réalisateur espagnol actuel. J’ai découvert le bonhomme en 2017 – avant qu’il n’entre en pleine lumière (c’était quelques mois avant la sortie de Que Dios nos perdone) – grâce à son court métrage Madre, un plan séquence de 18 minutes d’une intensité folle sur une mère recevant l’appel téléphonique de son jeune fils parti en vacances en France avec son père, paniqué car il s’est perdu sur une plage déserte tandis qu’on homme louche s’approche de lui. Ce film est l’un de mes plus vifs souvenirs de cinéma, il m’avait totalement bouleversé, et j’avais été très heureux de voir qu’il avait été retenu dans les nominations aux Oscars. Trois ans plus tard, le réalisateur transforme l’histoire en long, et intègre le court métrage comme scène d’ouverture de son nouveau film.
Rodrigo Sorogoyen connaît l’importance des scènes d’ouverture pour captiver ses spectateurs. Dans l’Etre aimé, pas de plan séquence mais la même tension et la même intensité de cinéma. Le cinéaste filme, par des champs/contrechamps esthétisés en gros plans, les retrouvailles d’un père et sa fille, dans un restaurant madrilène. Lui est un réalisateur connu, déjà doublement oscarisé, et revient s’installer en Espagne après avoir vécu à New York. Elle est actrice comme sa mère, mais peine à faire ses heures : elle enchaîne les castings avec plus ou moins de succès, et travaille à côté comme serveuse dans un café. L’enjeu pour le père est de taille : d’une part il faut renouer le contact, ce qui n’est jamais facile quand la séparation a été aussi houleuse, mais il souhaite également proposer à sa fille un rôle dans son prochain film. Déjeuner risqué, où tout peut très vite déraper. Bien que son entrée en matière soit déroutante, Rodrigo Sorogoyen réussit avec cette scène un petit tour de force cinématographique, que ce soit dans la mise en scène osée ou dans les dialogues d’une extrême finesse.
C’est la première fois que le cinéaste intègre la Compétition cannoise, après avoir présenté à Cannes Première en 2022 l’immense As Bestas. Bien que l’Etre aimé (El Ser Querido en VO) possède quelques similitudes flagrantes avec Autofiction d’Almodóvar, l’autre film espagnol de la Compétition – une intrigue qui tourne autour du cinéma et des angoisses de réalisateurs ; des lieux de tournages similaires (une partie à Madrid, une partie dans les îles Canaries, Lanzarote pour Autofiction et sa voisine Ferteventura pour L’Etre aimé) ; une actrice en commun, la jeune et magnétique Victoria Luengo – ce sont deux films que tout oppose. Autofiction est brouillon, sans saveur, et s’enfonce dans une paresse égocentrisme qui ne fait pas honneur à son auteur, tandis que l’Etre aimé est d’une inventivité visuelle folle et prend de vrais risques cinématographiques.
Le film doit évidemment beaucoup à ses deux acteurs principaux. L’immense Javier Bardem incarne Esteban Martínez, notre réalisateur autant adulé que décrié. Son premier film est passé culte, mais il est de notoriété publique que l’homme était alcoolique et violent dans sa jeunesse. Un fort caractère qu’il cherche à effacer avec l’âge, mais qui ressurgit parfois lorsque le tournage s’enlise, au grand dam de son équipe. Bardem, avec son imposante stature, sa barbe de trois jours et ses petits yeux plissés, interprète parfaitement cette ambivalence.
A ses côtés, Victoria Luengo – un Prix d’interprétation serait mérité – livre la prestation incroyable d’une femme qui cherche à profiter de la chance qu’on lui offre de tourner dans un film aussi important, tout en s’émancipant de la figure de « fille à papa » qui pourrait lui coller à la peau. J’avais beaucoup aimé l’actrice dans Suro, film de Mikel Gurrea sorti totalement inaperçu en 2023, et bien sûr dans l’excellent Antidisturbios, la série de Sorogoyen sur les violences policières à Madrid.
Notons également le petit rôle de Marina Foïs en assistante de tournage, qui retrouve le cinéaste après l’immense succès d’As Bestas.
Outre la prestation des acteurs, on retiendra de L’Etre aimé deux choses singulières. Tout d’abord les magnifiques lieux de tournage. Le cinéaste Esteban Martínez réalise un film sur la révolution des bédoins du Sahara, ancienne colonie espagnole. Ferteventura, au large du Maroc avec son climat subtropical, est extrêmement photogénique. Au milieu des volcans et champs de lave noirs, les grandes pleines désertiques bordant la mer offrent des paysages de toute beauté.
Mais il faut également saluer les choix esthétiques de Sorogoyen. Je comprends que cette mise en scène (et la durée de 2h15) puisse en rebuter certains, mais bon dieu que ça fait plaisir de voir autant de cinéma dans un film ! En variant les points de vue de caméra, parfois avec et parfois sans son, le réalisateur se met en danger, il prend des risques. Tout n’est pas réussi – certains passages en noir & blanc m’apparaissent par exemple un peu forcé – mais globalement ça fonctionne. Au-delà du scénario, L’Etre aimé est un bel hommage au cinéma, que ce soit dans les moments de pure grâce, ou dans les grosses galères de tournage.