La dictature du Léviathan échoué

J'aime la Russie, à tord sans nul doute comme le prouve Leviathan. Car ici Andreï Zviaguintsev prend grand soin de nous exposer le face à face entre un homme et la machine étatique. Concrètement : dans une petite ville du nord russe, battue par une mer d’acier, Kolya, mécanicien, voit sa maison menacée d’expropriation par le maire. Il résiste (du moins essaye), engage un avocat (du moins un "ami'), et s’enfonce dans une spirale judiciaire et intime dont l’issue paraît scellée d’avance.

De cette intimité, le titre annonce l’ampleur. Le Léviathan renvoie à la créature du Livre de Job et au monstre politique théorisé par Hobbes. En d'autres mots, Zviaguintsev interroge ce que signifie vivre sous une puissance qui dépasse l’échelle humaine. Dès les premiers plans, les panoramas du littoral, rochers massifs plongeant dans une mer d’ardoise, installent un régime d’image où la nature a une grandeur d'avance. L’humain y apparaît minuscule, déjà dominé.

La baleine échouée au squelette monumental est l'une des plus belles métaphores du cinéma contemporain. Elle matérialise à la fois la bête biblique et l’État tentaculaire. La mise en scène travaille la disproportion par des cadres où les corps sont écrasés par les architectures intérieures. La scène du tribunal condense cette violence par les mots. La décision est lue à toute vitesse, sans respiration. Le langage juridique n'a pas l'intention de s’adresser.

Kolya boit, il se trompe, il crie. L’alcool, omniprésent, est le carburant de sa fatigue. Kolya s’use. Sa colère tourne en rond. Ce refus de l’idéalisation rend la tragédie plus âpre. La souffrance n’est pas la récompense paradoxale d’une vertu. Le pouvoir, lui, se déploie dans sa continuité. Portrait de Vladimir Poutine au mur, statue de Lénine sur la place, iconographies différentes, même verticalité. L’ivresse pseudo-libératrice où l’on tire sur des portraits de dirigeants glisse vers l’autocensure lorsqu’il s’agit des figures contemporaines. Le Léviathan n’a même plus besoin de rugir. Il peut même s'échouer.

La photographie austère de Mikhaïl Krichman et la musique ample de Philip Glass instaurent une tension entre grandeur et impasse narrative. Ainsi plus l'image s’élargit, plus le destin se resserre. Lorsque la maison détruite laisse place à une église flambant neuve, l’allégorie se fait concrète. Le religieux et le politique scellent leur alliance sur les ruines d’une vie privée.

cadreum
10
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le 10 mai 2026

Critique lue 39 fois

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6

mymp

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