Toute la carrière de Luis Buñuel se sera conjuguée au rythme de scandales réguliers de L'Age d'Or à Viridiana en passant par Terre Sans Pain et Los Olvidados , film mexicain de 1950 qui ne restera que trois jours l'affiche avant d'être réhabilité puis célébré comme étant le meilleur film mexicain de tous les temps en 1994 suite à un sondage du magazine Somos. Une nouvelle fois en montrant la face miséreuse cachée d'une grande métropole Luis Buñuel va s'attirer les foudres de la critique, du politique et de la bourgeoisie mais aussi de sa propre équipe puisque certains collaborateurs quitteront carrément le film en cours de tournage en total désaccord avec la vision du réalisateur. Plus étonnant et amusant ses amis communistes français rejetteront eux aussi le film l'accusant de faire un portrait trop positif et élogieux de la bourgeoisie et de la police à travers quelques personnages du film. La preuve peut être que Los Olvidados est un film profondément libre dans lequel ne compte que le regard souvent clinique d'un réalisateur sur la misère et la violence des laissés pour compte de Mexico.
Los Olvidados nous raconte l'histoire d'une bande de gamins désœuvrés de Mexico qui vivent essentiellement dans la rue. Le retour de Jaïbo leur chef charismatique échappé de prison les entraîne vers la délinquance et la violence surtout lorsque ce dernier décide de se venger de celui qu'il estime l'avoir trahit. Parmi ces gosses paumés, Pedro tente d'échapper à la spirale de la délinquance pour se rapprocher de sa mère...
Los Olvidados est un drame social qui plante sa caméra à la hauteur de l'enfance, le la misère et de la rue. Luis Buñuel évite pourtant tout angélisme pour cette bande de gamins et le réalisateur n'hésite jamais à montrer leur cruauté, leur lâcheté et leur manque d'empathie puisque ces derniers s'en prennent régulièrement à encore plus faible qu'eux en s’attaquant à de jeunes filles, un aveugle, des animaux ou un cul de jatte. Pourtant le réalisateur dresse aussi un portrait nuancé de ces gosses, souvent tout autant victimes que coupables et ceci a travers le portrait des deux « héros » du film, Jaïbo le chef manipulateur, violent et charismatique de la meute et Pedro un gamin qui garde encore un lien tenu et tendu avec sa mère et qui cherche désespérément à travailler pour retrouver l'affection de sa génitrice. Il faut dire que dans Los Olvidados les adultes n'auront pas forcément le beau rôle non plus, les pères sont absents ou alcooliques, les mères violentes et perdues et même même l'aveugle agressé au début du film troquera son statut de victime innocente à s'avérant être un manipulateur exploitant lui aussi la misère des autres tout en tripotant à l'occasion des gamines sur ses genoux. D'ailleurs dans Los Olvidados presque tous les rapports sont des rapports viciés de violence et de domination, la rue et la misère laissant ici peu de place à la douceur et la tendresse. Peu de personnages du film seront clairement montrés comme positifs hormis peut être le directeur d'une sorte de ferme pédagogique recueillant les enfants perdus avec beaucoup de bienveillance en considérant que : " ce n'est pas les enfants qu'il faudrait enfermer mais la misère" . Pour le reste nous croiserons aussi un patron de manège qui utilise des enfants comme esclaves pour faire tourner son carrousel ou un bourgeois aux penchants douteux pour les petits garçons .
Si par certains aspects le film se rapproche du néoréalisme à l'italienne, Luis Buñuel nous propose aussi des séquences plus oniriques comme un cauchemar qui avec peu de moyens et d'artifices parvient à profondément marqué les esprits. Le film est aussi d'une glaçante beauté avec son très beau noir et blanc et le travail du directeur de la photographie Gabriel Figueroa. Mais l'une des grande force du film reste son casting et sa direction d'acteur absolument parfaite jusqu'au moindre petit second rôle qui permet de nous embarquer dans les émotions contradictoires et fortes des personnages que l'on se prend à aimer et à détester au fil des séquences. Le jeune Alfonso Maijia dans le rôle de Pedro est tout simplement extraordinaire et rentre pour moi direct au panthéon des plus beau rôles de gamins au cinéma pour tout les émotions qu'il fait passer à l'écran et pour la trajectoire bouleversante de son personnage, il est en tout cas au centre de toutes les plus belles et le plus fortes scènes de Los Olvidados. Dans une sorte de spirale quasiment inéluctable d'une misère qui appelle la violence le film s'achève sur une série de séquences d'une profonde et terrifiante noirceur dressant le bilan sans réserve d'une part inhumanité à l'abandon à peine digne de détritus jeté sur un tas d’ordures.
Los Olvidados est un drame puissant qui dénonce la précarité et la violence à travers le destin d’innocences sacrifiées par l'abandon de tous, des autorités aux adultes en passant par les valeurs même de ce qu'il nous reste encore d'humanité.