Luis Buñuel montre dans ce film une compassion remarquable dans un monde toujours prompt à juger sans essayer de comprendre. Le réalisateur nous parle des parias de la société que sont les pauvres, et tout ce qu'ils traversent comme violence qui peut les transformer à leur tour en monstres.
Les pauvres hères de Los Olvidados sont tour à tour attachants, tour à tour repoussants. Tout en bas de l'échelle sociale, ils sont voués à s'entretuer entre dominés. Misogynie, vol, meurtre et agressions d'enfants et d'invalides est leur quotidien. Malgré le fait que Buñuel nous décrive son personnage hors du commun de "P'tits yeux" qui malgré les violences parvient à rester pur, bon et aimable, il ne manque pas de compassion pour les autres, et même les pires, dont ce Jaibo, qui ayant certainement subi le pire, devient le pire pour les autres.
En ça, Buñuel montre un regard véritablement Christique sur le monde. Dieu est en chacune de ses créatures et est apte à pardonner. Le réalisateur sait que la haine provient bien souvent d'un manque cruel d'amour. Et que donner cet amour est sans aucun doute le seul remède à la violence, ainsi que de rendre leur dignité à ceux qui sont toujours pointés du doigt.
Bien heureusement, il n'en est pas pour autant complice des formes de pouvoir qui appliquent férocement des jugements et des punitions sans aucune logique de progrès, sans écoute, sans compassion, cédant simplement à la simplificatrice tentation de la répression qui cause plus de mal que de bien, protégeant un ordre factice uniquement basé sur la préservation des privilèges et la domination des autres.
Le personnage du vieil aveugle est à ce titre assez remarquable. Ayant vraisemblablement été militaire, il est nostalgique d'un monde où l'ordre (factice) était assuré à coups de bâtons. Il ne cesse de souhaiter que les démons qui l'entourent et l'agressent soient punis et tués, se réjouissant de façon extatique d'un coup de feu tiré sur un adolescent. Mais il n'est pourtant pas le dernier à profiter de sa position sociale, bien que misérable, d'homme et d'ancien, pour agresser une jeune fille.
Pour conclure, si Buñuel a grand plaisir à nous décrire des personnages qui sortent de l'ordinaire, comme "P'tits yeux" et le directeur de la ferme école, ayant réellement un amour et un respect des êtres, malgré la violence, il n'en manque pas pour autant pour toutes les victimes des sociétés humaines, de leurs institutions et de leurs perversions sociales, même si elles-mêmes sont souvent autant bourreaux que victimes, intégrant les logiques de domination. Les véritables responsables sont les structures de domination, et les vrais méprisables ceux qui profitent de leurs privilèges, comme le bourgeois qui vient acheter un enfant pauvre, le plus vieux qui profite de sa force pour dominer les plus faibles, etc.