Antonio et Estrella sont frère et sœur et travaillent tous deux comme scaphandriers dans une petite entreprise chargée d'effectuer les travaux de maintenances des infrastructures en mer ou des navires en transit. Lorsque acculé par une situation financière précaire, qui menace ses droits paternels, Antonio pense pouvoir résoudre ses problèmes en subtilisant incognito quelques grammes de la cocaïne qu'il trouve dans un des navire faisant régulièrement une escale technique dont il a la charge, il va avec le concours d'Estrella vouloir profiter de l'aubaine en pensant que leur plan est sans risques. Evidemment le piège se referme et la fausse bonne idée attire sur eux l'attention de personnes à qui il vaut mieux ne pas avoir à se confronter.
Construit tel un thriller, où tension et dangers potentiels vont constituer les éléments narratifs du film, "Los Tigres" reste sur ce point assez classique. Qui sont les alliés éventuels ? Qui sont les personnages à qui il ne faut pas faire confiance ? Quelles méthodes vont utiliser les antagonistes pour arriver à leur objectif ? Quels éléments externes risquent de mettre en péril l'entreprise désespérée d'Antonio ? Cette suite de questions naturelles lorsqu'on suit un tel récit, va être développée par le scénario et plutôt de façon convaincante. Les pièces s'emboitent, il y a une logique évidente et si on peut regretter parfois un léger manque d'audace dans les résolutions, qui n'enlève rien à l'ambiance de péril en suspend à laquelle sont confrontés nos deux personnages principaux, l'aspect thriller que nous vend le film m'apparait comme globalement réussi.
Mais derrière ce postulat se cachent deux autres grilles de lectures.
La première, qu'on peut juger anecdotique, mais qui porte en elle ce qui va nous aider à rentrer en empathie avec Antonio et Estrella, est à déceler dans la caractérisation de leurs relations. Une relation fraternelle faite d'amour bien sûr, de soutien, de protection mutuelle, mais qui ne craint pas la confrontation lorsque il s'agit de dire à l'autre qu'il déconne. Le refuge que symbolise la présence de l'autre, l'histoire commune qui a resserré les liens du sang, voisinent avec les sacrifices consentis et les remords ne demandant qu'à être mis à jour. En résulte une relation aussi tendre que forte, aussi aimante que sans concessions.
La seconde grille de lecture qu'encapsule le film et qui selon moi, est l'intérêt principal du film, c'est le portrait en creux de la classe ouvrière. En nous plongeant littéralement dans cette communauté particulière des plongeurs qui chaque jour au péril de leurs vies permettent à notre monde en perpétuel mouvement de continuer à satisfaire nos besoins marchands, à répondre à nos exigences d'immédiate mise à disposition de la satisfaction de nos caprices. En soulignant comment le système ultra capitaliste doit pour se pérenniser s'appuyer sur la force, le savoir-faire, la santé voire la vie d'individus qui ont petit à petit été invisibilisés, Alberto Rodriguez nous rappelle avec froideur cette cruelle vérité.
Car à travers ce petit monde, il questionne notre rapport à l'autre, au précaire, à cette foule anonyme qui parfois sous nos yeux, parfois cachée à nos sens, s'agite chaque jour, chaque minute pour que l'entreprise mondialisée fonctionne. Quel regard avons nous sur le livreur venu sous la pluie nous apporter le burger qu'un type interchangeable aura préparé pour un salaire à peine suffisant ? Qui sont vraiment ces hommes et ces femmes qui se ruinent la santé dans nos hôpitaux, qui entretiennent nos lieux de passages ? Quels forçats de l'industrie seront sacrifiés au nom du profit sur l'autel de la productivité ? Que dit de notre société le fait que petit à petit l'ouvrier se soit vu peu à peu remplacé dans la sphère publique et politique par l'employé ? Sans distinction aucune sur la pénibilité ou le savoir-faire mais juste pour ôter de l'équation libérale l'idée de rapport de subordination.
La symbolique des eaux troubles dans lesquelles plongent chaque jour ces héritiers de la servilité ne renvoie t'elle pas justement à ce bouillonnement révolutionnaire que ne pourra être que l'étincelle qui mettra le feu aux poudres propres à renverser l'oppresseur ? Et nous, dans notre relatif confort, épargné comme le jeune enfant l'est des noirceurs du monde, ne participons nous pas par nos choix à cette oppression qui s'exerce loin de nos yeux ?
Un petit mot sur la technique afin de conclure, qui va me permettre de souligner l'incroyable prouesse que représentent les prises de vues sous marines. Aucun plan n'a été tourné dans des bassins spécialement aménagés, aucun effet numérique n'est venu assister le metteur en scène. Toutes les séquences ont été réalisées in situ, avec du matériel spécifique, un encadrement professionnel solide et le concours de vidéastes spécialisés. Elles ont demandées un travail d'encadrement minutieux, un entrainement spécifique pour les comédiens, une coordination absolue au niveau de la sécurité. L'immersion qu'elles engendrent en deviennent assez incroyables.