Pour le dixième anniversaire de la sortie de Carol, au départ connu sous le nom de The Price of Salt, voilà un documentaire que j'avais repéré quand j'avais fait ma phase Todd Haynes et qui déboule sur Arte aujourd'hui. A l'époque, je m'étais contentée de lire l'imposante biographie sur le petit génie du crime que j'avais fait venir des États-Unis. Huit cents pages exhaustives sur la vie d'une autrice dont finalement, on se dit à la toute fin qu'on ne sait rien. Ou pas grand-chose. Il faut dire qu'en dehors de ses écrits de toutes sortes (romans, notebooks et cahiers, comme elle les appelait elle-même), la dame n'était pas très causante. Surtout en interview. Il faut dire que les journalistes de l'époque, en France, ne semblaient poser que des questions fermées, auxquelles elle répondait par oui ou par non, un peu par malice. Parce qu'il ne faut pas croire qu'elle aimait mettre les gens à l'aise. Donc, ce documentaire, riche en extraits, images d'archives et interviews de personnes qui l'ont connue de près, apporte vraiment sa pierre à l'édifice. Et fait honneur au double sens de son titre, dont je comprends, pour une fois, qu'on l'ait gardé en anglais. Pour une fois, il ne faudrait pas y revenir trop souvent, hein. Mais bon, voilà une autrice qui maîtrisait plusieurs langues, dont l'allemand et le français, parlait peu et adorait observer les gens autour d'elle. Une timide qui, curieusement, fréquentait les endroits les plus densément peuplés et extravagants de son époque, les bars gays, où, nous disent les témoins, on riait follement. En un sens, ça nous rassure, parce que la Patricia vieillissante n'avait pas vraiment l'air d'une joyeuse drille. Et c'est déjà ça qui m'avait intéressée dans le livre qui lui était consacré : comment une jeune fille sensible et réservée (la Therese de The Price of Salt), aussi ouverte à l'inconnu que le Ripley des romans les plus connus de Highsmith, avait pu, à la longue, devenir cette porte de prison peu avenante qu'on croise à son grand dam en interview. Une sorte d'incarnation hérissée de picots de l'amertume. Il fallait donc plonger dans les archives d'époque. Et là, s'armer de patience pour faire la longue liste des liaisons sentimentales de la dame. Avant de se consacrer aux chats et de priser la solitude, elle a eu le temps d'épuiser une grande variété de caractères, au cours d'histoires longues ou courtes de toutes sortes. Et puis l'alcool s'est incrusté un peu plus que de raison (tout le monde buvait comme un trou dans les années 50 à New York) dans sa vie, faisant progressivement le vide autour d'elle. Elle racontait à qui voulait l'entendre qu'elle se plaisait ainsi mais, honnêtement, on peine à la croire. Avec elle, ceci dit, c'est tout le combat de la communauté gay pour davantage de liberté qui est retracé, à travers le parcours d'une figure libre mais tourmentée qui a fini par fuir la France après une gracieuse descente de police chez elle et s'est battue contre le manque d'amour d'une mère égoïste toute sa vie. Pas franchement sympathique, donc, mais vraiment intéressante. Je laisse sa production littéraire de côté pour l'avoir abordée dans d'autres critiques.