Lucky Jo
6.4
Lucky Jo

Film de Michel Deville (1964)

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Sous la lumière livide d’un Paris en décomposition argentique, Michel Deville exhume un film où la chance a depuis longtemps rendu l’âme. Lucky Joe, alias Eddie Constantine, désossé de son mythe viril, erre entre les ruelles comme un fantôme en permission. Il ne chante plus, il ne drague plus : il se décompose avec dignité.


Le noir et blanc est ici d’une précision mortuaire : chaque contre-jour découpe les silhouettes comme sur une plaque de marbre. Le grain de la pellicule, presque palpable, agit comme la poussière d’un cercueil fraîchement refermé. Le travelling latéral devient procession funéraire ; le champ-contrechamp une cérémonie d’enterrement à deux voix.


Deville signe une mise en scène d’une rigueur cadavérique. Le rythme de montage, mesuré comme un battement de cœur sous morphine, installe une lente agonie visuelle. Les fondus enchaînés sont des soupirs d’outre-tombe, et la bande-son, désossée, laisse entendre plus de silence que de musique — comme si le mixage final s’était fait dans un caveau insonorisé.


Le casting, lui, relève de la résurrection collective : Pierre Brasseur, patriarche fantomatique, joue le vieux flic avec la lassitude d’un vieux corbeau. Son fils Claude, dans un effet de miroir morbide, incarne la relève des morts-vivants avec un humour de caveau : leurs échanges sont les seules bouffées d’air — ou de gaz méphitique — du film.


Autour de Constantine, les seconds rôles tombent “comme des mouches”, et c’est bien le mot : Deville filme la fatalité comme un entomologiste, à coup de plans fixes et de profondeurs de champ impitoyables. Le cadrage/cadavre enferme les personnages dans des compositions géométriques où le sort, plus que le montage, tranche.


En bref : Lucky Joe n’est pas un polar, c’est une autopsie du polar. Un film de genre qui, au lieu de tirer, creuse. L’humour, noir comme une pellicule brûlée, s’y mêle à la poésie des poubelles de Paris. Et dans ce cimetière d’âmes perdues, Eddie Constantine enterre Lemmy Caution pour de bon.


Un chef-d’œuvre en état de putréfaction contrôlée. À regarder de préférence un soir de pluie, entre un verre d’eau plate et une cigarette éteinte.

Monsieur-Chien
9
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le 24 oct. 2025

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Monsieur-Chien

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