Pendant que les rageux font ce qu’ils aiment faire, rager à propos de la France qui ne serait plus la France, celle-ci, colorée et joyeuse, rit du bonheur de vivre et d’être ensemble. Sans occulter pour autant les épreuves – on pourrait dire inévitables, mais disons plutôt malheureusement toujours existantes – liées à la pauvreté et à la précarité familiale. C’est une manière de regarder Ma Frère, du duo Lise Akoka / Romane Guéret, déjà responsables du film Les Pires en 2022, et de la websérie Tu préfères ?, qui est en fait la matrice de ce second long métrage. Mais évacuons la politique, même si elle est envahissante en ce moment, et parlons cinéma, car Ma Frère en est un très beau moment.
Comme dans Tu préfères ?, il s’agit de porter ici un regard direct sur l’enfance et l’adolescence des cités, avec une attention extrême aux micro-moments qui font fonctionner un groupe, mais aussi évoluer ou basculer des relations entre copains, amis ou amants. On est ici dans une colo, dans le cadre somptueux de la Drôme, sous le soleil de l’été (le titre international du film est d’ailleurs Summer Beats…). Les deux personnages principaux de Ma Frère, Shai et Djeneba, sont deux jeunes adultes, deux amies, qui doivent apprendre à « tenir » un groupe d’enfants de la cité de la Place des Fêtes, dans le dix-neuvième arrondissement parisien, turbulents comme on l’est à cet âge-là, tout en essayant de gérer leur propre vie, leurs propres problèmes : Shai est amoureuse d’un garçon et souhaiterait se mettre en couple, alors que Djeneba doit faire face à ses responsabilités vis à vis de son petit (demi-)frère alors que sa mère a disparu. Le défi relevé par les autrices est de garder le plus possible l’énergie feuilletonnante de la série, sa bienveillance et sa tendresse, tout en trouvant la bonne structure pour un long métrage, en y injectant une dramaturgie portée par les éléments adultes du scénario.
Bien entendu, la grande réussite de Ma Frère vient de la patte de « réalisatrices venues du casting » d’Akoka et Guéret : elles ont su trouver des présences, capter des voix, et surtout faire circuler le jeu dans le groupe d’enfants, qui constitue un véritable chœur (au sens qu’a ce terme dans la tragédie ou la comédie antique) dont l’énergie déclenche et électrise le récit, mais aussi révèle et commente les failles des moniteurs et monitrices. Akoka et Guéret ont expliqué dans des interviews leur méthode, héritée de leurs années de castings sauvages et de coaching : mêler interprètes non professionnels et jeunes comédiens, provoquer la parole, canaliser l’improvisation pour en garder la justesse. Le résultat, à l’écran, est littéralement stupéfiant, ou plutôt enchanteur : chaque enfant, chaque moniteur existe, loin, bien loin des clichés (de race, de religion, de culture, de genre), mais aussi des dérives de la mignonnerie chère au cinéma de l’enfance.
On pourrait même dire que le spectateur, riant de bon cœur AVEC (et non DE) cette troupe d’enfants, n’a pas forcément envie de s’intéresser aux situations difficiles, angoissantes même, des adultes : responsabilité écrasante, loyautés familiales, solitude qui mine, ce n’est pas drôle tout ça, par contre… Mais les réalisatrices savent gérer cette tension, et réussissent à créer une vraie courbe émotionnelle : à mesure que la colo avance, Shai et Djeneba affrontent leurs cauchemars, leurs angoisses, et décident de ce qu’elles sont prêtes à perdre pour pouvoir grandir.
Au final, Ma Frère s’avère plus audacieux que l’on attendait : tout en préservant son côté feel-good lié à l’univers estival d’une colo turbulente, il est un véritable film social. On en sort heureux d’avoir autant ri, mais aussi blessé par l’évidence de la difficulté de vivre en 2025, quand on est jeune dans une cité.
(Critique écrite en 2025)