Magellan
6.8
Magellan

Film de Lav Diaz (2025)

Fernand de Magellan, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles

Après m'être pris une claque devant le dernier Kechiche, l’année 2025 atteint son sommet à sa toute fin, le 31 décembre, avec ce Magellan.


Je ne connaissais pas Lav Diaz avant de voir ce film dont j’avais entendu de bons retours (et qui est produit par Albert Serra), réalisateur philippin qui a vraisemblablement voulu parler Histoire du colonialisme.

C’est visible au visionnage du métrage, son intention n’est pas de juger, ni de nous prendre par les sentiments, mais bien de représenter des faits historiques qui sont réalité à ses yeux, de manière frontale, radicale, et en créant malgré tout une distance avec le spectateur.


Le récit tient ici ses racines dans l’hyperréalisme que ce soit dans les dialogues où les personnages. L’œuvre porte le nom de son protagoniste et le place même en tant que seul véritable rôle principal, les autres personnages disparaissent les uns après les autres pour être remplacés par d’autres, la plupart n'échappant pas à leur destin.

Le film va même jusqu’à filmer leurs interprètes seulement de loin, Magellan restant le seul privilégié par le cadre à plusieurs moments.

Occasion pour moi, d’aborder la tête d’affiche qu’est Gael Garcia Bernal, acteur mexicain très connu à l’international qui a sûrement trouvé ici son meilleur rôle. Incarnant jusqu’au sentiments les plus profonds le portrait ici fait de Ferdinand de Magellan, obsédé religieux, cherchant la vertu au lieu du pardon de sa divinité, le poussant à trahir les siens et à évangéliser le nouveau monde.

Toujours dans cette hyperréalisme, on ressent aussi que la plupart des dialogues sont improvisés tant toute l’interprétation est naturelle, d’autant qu’il y a des dialogues dans des langues différentes respectant dans le détail la réalité historique.


Ce film est également d'une beauté plastique de tous les instants. Chaque plan est cadré avec talent dans l’art pictural, les couleurs plutôt froides prennent parfois une coloration et créent un contraste sublime à mes yeux.

On peut noter aussi une utilisation judicieuse d’une focale courte, l’effet créé avec l’image n’est ni trop voyant, ni pas assez, il est subtil et réussi. Cela ajoute au sentiment de distance entre le spectateur et l’œuvre, analyse que je vais développer en parlant de la cinématographie.


Car Magellan est surtout un grand film pour son écriture par le mouvement des images et du son, très aboutie.

En premier lieu, je parlais de la radicalité et de l'hyperréalisme dans la forme : le film est quasiment exclusivement composé de plans larges fixes, très longs. Ceux ayant la référence dans le titre de ma critique auront alors compris là où je veux en venir. En voyant cette composition, impossible de ne pas penser à Chantal Akerman (Jeanne Dielman) ou à plus récemment Jonathan Glazer (La Zone d’Intérêt) dont on peut facilement rapprocher leurs œuvres à celle-ci. Ce réalisme qui surpasse le documentaire par sa radicalité et son absence de dénaturation (notamment aussi par une absence totale de musique extradiégétique), mais qui ici parvient même à se rapprocher du théâtre à plusieurs reprises, les personnages sortant et entrant dans le champ comme il sortirais ou entrerais sur scène : par les bords du cadre.

Ce choix nous empêche de voir les personnages (autres que Magellan) de prêt et ainsi de ressentir leurs émotions, d’être empathique ou de s’attacher à eux. L’élément central reste les deux portraits : celui de Magellan et des philippins indigènes et tout ce qu’ils transmettent.

Diaz évite l'émotionnelle et préfère l’universalité dégagé par les scènes montrant de la cruauté humaine, du deuil, de la peur, etc. C’en est au point que toutes les scènes de violence du film sont ellipsées, on ne montre jamais la bataille, seulement les piles de cadavres et le sang aspirés par les vagues, et c’est également le cas lors des scènes de mise à mort hors-champ. L’œuvre refuse la provocation et préfère nous emprisonner à notre condition de spectateur pour nous amener à notre réflexion et à notre apprentissage des faits.

Enfin, beaucoup de séquences ne sont filmées qu’en un seul plan-séquence fixe, le montage image reste très minime, et ainsi on reste sur une seule vision des faits se déroulant devant nous : car changer de plan, c’est changer de point de vue.


Légère aparté : Magellan fait aussi partie de ces films à la lenteur et au “manque” d’action qui arrive paradoxalement à faire passer le temps encore plus vite. Pour m’expliquer, comme il ne se passe pas grand chose pendant 20 minutes, le spectateur constate qu’il ne s’est pas passé grand chose mais a du mal à estimer le temps passé, alors il va souvent le sous-estimer croyant que seulement 10 minutes suffirait à raconter ce qui a été raconté en 20 minutes. Donc, 20 minutes ont été perçues comme 10 minutes.


Pour revenir à la cinématographie, il est temps maintenant de parler de l’utilisation du son magistral du film. Comme dit précédemment, il n’y a aucune musique extra-diégétique de tout le film et seule une scène comporte des instruments intra-diégétique d’époque.

Et là je dois absolument parler d’une séquence en particulier qui m’a scotchée. Il s'agit d’une scène au début du film, un très long traveling (avant ?) sur l’eau ou plutôt sur un radeau qu’on ne voit pas qui glisse doucement sur une rivière entourée de jungle. Ce plan qui dure 1 à 2 minutes (c’est difficile d'estimer car très lent) n’est pas très riche visuellement, c’est certe un des seuls plans en mouvement du film, mais on ne voit pas grand chose, seulement la rivière sans fin et la jungle sur les côtés sans faune.

Mais je pense que c’est fait exprès, ce plan est une invitation à porter attention à l’atmosphère sonore du lieu.

Il faut savoir que je suis très partisan de la vision du cinéma que partage Robert Bresson dans ses Notes sur le Cinématographe, et je me souviens d’une de ses notes qui disait grosso modo : Il ne faut pas mettre de musique intradiégétique dans les films, seulement des bruits qui deviennent la musiques. Et ce plan dans Magellan est la pratique de cette théorie.

Tout le long de ce plan des bruits de fond, d’ambiance, d’animaux, d’insectes, de l’eau apparaissent puis disparaissent selon un certain rythme pour laisser place à d’autres sons, le spectateur est d’un coup complètement immergé, à la place des personnages, sur ce radeau ; d’autant qu’il s’agisse d’un des seuls plans sans personnages visibles.

Un parfait renversement au milieu de toute la distance créée entre l’Histoire et les spectateurs.

C’est également la seule scène du film qui pousse cette pratique aussi loin, car le film ayant beaucoup de scènes de dialogues, il préfère alors laisser le silence total se briser par les paroles. Et c’est ce qui a fait que j’ai été époustouflé comme rarement au cinéma par cette séquence.


Voilà donc un film vraiment réussi, vraiment beau, novateur qui magnifie une part de l’Histoire tout en nuance et sans porter de jugement à son égard.

Après, j’ai un petit reproche à faire malgré tout : certaines rares séquences se rapprochent trop des personnages et de leurs émotions, et ainsi cela casse la distance construite tout le long du film pour éviter le jugement de ce qui est représenté.

Un film qui ne plaira pas à tous, j’en suis convaincu mais qui a le mérite de largement sortir du lot.


Phusikinema
9
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le 25 janv. 2026

Critique lue 19 fois

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