Il y a deux types de mandibules qui s'opposent dans le film : celles de la mouche et celles de Michel Michel. Mandibules riches, mandibules pauvres. Rimes riches, rimes pauvres. Expliquons-nous.
La mouche géante Dominique (Eulberg) ne fait que manger et dormir. Du point de vue de l'éthos elle ressemble plus à un chat. D'ailleurs les deux compères lui font manger du Ronron. Du Ronron avec ses mandibules.
La paire adverse de mandibules, c'est le dentier livré à Michel Michel et qui constitue l'enjeu du film. Les deux zozos doivent apporter à un mystérieux commanditaire une valise qui s'avérera contenir... un dentier en diamant! Et son propriétaire, Michel Michel, de l'exhiber fièrement à table devant sa famille, dans sa luxueuse villa de la presqu'île de Saint Tropez. On reconnaît les environs de Ramatuelle.
Je ne crois pas aller trop loin en disant qu'il y a une dimension discrète de lutte des classes. Ou plutôt, puisqu'on est dans un film de Dupieux : une non-lutte des classes. Pas vraiment une lutte mais plutôt une collision entre deux mondes. D'un côté il y a les deux énergumènes Manu et Jean-Gab, toujours fauchés, sans logement, qui s'expriment avec trois mots de vocabulaire ("yes", "carrément", "rien à foutre"). Des prolos rigolos, un peu clodos. Dumb et Dumber ascendant Luc Moullet (Brigitte et Brigitte). De l'autre les bourgeois bien nourris et bien habillés qui les invitent, eux aussi dans leur belle villa, sur un malentendu complet. Toujours le malentendu, le double, le quiproquo cher à Dupieux. La rencontre entre les deux mondes donne lieu à une satire sociale subtile où l'absurdité des situations (vibrations kafkaïennes de la mouche cachée dans la chambre) gomme le caractère trop explicite du message. La scène où Adèle Exarchopoulos rappelle aux deux gugusses les règles élémentaires du savoir-vivre à table (en hurlant) est hilarante et en même temps très représentative de cette non-lutte des classes.
Il y a un propos dans les films de Dupieux, et même ce qu'il faudrait bien appeler une sorte de morale. Elle a beau prendre un tour amusant, saugrenu, farfelu, tout ce que vous voudrez, il s'agit bien d'une morale. Dans Wrong Cops, vers la fin à l'enterrement, c'est le flic interprété par Mark Burnham qui fait sa tirade sur l'Enfer. L'Enfer n'est pas un lieu imaginaire après la mort, l'Enfer, c'est la réalité. L'Enfer, c'est un un père qui se suicide en se plantant un instrument de jardin dans la gorge sous les yeux médusés de sa fille, parce que celle-ci vient de découvrir qu'il a figuré dans un magazine porno gay. C'est la morale complètement foutraque énoncée par un flic en roue libre qui a trop fumé d'herbe à des funérailles. Dans Rubber, c'est la tirade culte du "no reason", la rhapsodie de l'absurdité du "no reason". Pourquoi telle ou telle action se produit ? No reason. La rose est sans pourquoi. Le verre d'eau renversé est sans pourquoi. Ce n'est pas exactement une morale mais plutôt un énoncé métaphysique mais peu importe. Dans Mandibules, la morale est la tirade finale des deux olibrius sur l'amitié. Ils sont toujours aussi fauchés qu'au départ, leur plan de dressage de la mouche Dominique (Eulberg) semble avoir été une douce illusion mais il leur reste le bonheur simple d'être là, ensemble, et de s'être bien marré. Tandis que le riche Michel Michel se gargarise de son dentier bling bling, devant sa famille indifférente, les deux amis se réjouissent du café qu'ils pourront se payer avec les quelques euros qui leur restent. Leur richesse, c'est l'amitié. Il ne faut pas rire.
Enfin si, il faut rire. Taureau. C'est parfait. C'est "correct" comme aurait dit un grand écrivain. C'est une vraie petite morale. Simple, efficace, véridique. Une minima moralis. Mandibules apparaît au premier abord comme un divertissement, ce qu'il est, mais c'est aussi une fable intelligente et sensible avec un vrai fond, habilement inséré dans le dispositif surréaliste et loufoque habituel. C'est quand il nous entraîne dans ce territoire sensible, comme dans Incroyable mais vrai ou Yannick, que Dupieux nous étonne le plus et nous intéresse.
Note : 7 régimes de bananes et demi sur 10.