D’Erich von Stroheim, on se souvient des fantastiques prestations dans « La grande illusion » de Jean Renoir en 1937 ou encore le majordome de « Sunset Boulevard » en 1950. Mais bien avant, à l’époque du muet, c’était Carl Laemmle qui l’avait poussé à la réalisation. Ce « Maris Aveugles » sera son 1er film en 1919. Il sera un réalisateur maniaque jusqu’au moindre détail, obsessionnel et autoritaire, dispendieux, n’en faisant qu’à sa tête. Il est vite jugé non fiable et même « incontrôlable » par les studios. Pourtant, c’est un véritable auteur qu’on découvre ici, sans compromis et précis, il gratte là où ça fait mal, ce qui peut choquer dans une société encore très puritaine. Moins fort que « Folies de femmes », von Stroheim y montrait déjà un vrai talent pour décortiquer le couple, avec cruauté et en même temps lucidité. Seule concession faite, il ne faudra pas que le film s’intitule « The Pinnacle » comme il le souhaitait (pas assez commercial) mais « Blind Husbands ». Von Stroheim se retrouve à tous les postes, contrôlant tout. Il est en effet le scénariste et metteur en scène, mais s’occupe aussi des décors, des costumes et du montage ! Il revendique sa création de A à Z en tant qu’artiste. Un couple d’Américains dont le mari est un chirurgien réputé, les Amrstrong, arrive dans la station alpine de Cortina d’Ampezzo, en même temps qu’un officier autrichien, le Lieutenant Erich Von Steuben (Von Stroheim lui-même).
Ce dernier repère immédiatement la belle épouse délaissée par son mari et compte la conquérir, comme il fait la conquête de la moindre soubrette qui passe à sa portée. Le mari, lui, trop occupé, ne se doute de rien dans un 1er temps. A priori, un triangle amoureux classique. Pourtant, la façon dont le réalisateur nous raconte cette histoire est d’une modernité impressionnante à cette époque. L’officier, « l’autre homme » comme il est dénommé, porte beau, raide dans son uniforme étincelant, les cheveux toujours impeccables, parfumé et la cigarette aux lèvres. Un homme cynique et détestable, repéré tout de suite par le guide local, mais qui profite de la solitude de femmes de tous les milieux, des plus populaires (les domestiques) aux plus bourgeois (la femme du médecin). Et c’est elle qui l’intéresse, sa conquête s’apparente à gravir un sommet réputé comme le Pinnacle. Le genre de défi dont on peut ensuite se vanter. Mais sa conquête se laissera-t-elle tomber dans le piège et cédera-t-elle aux avances de ce beau parleur ? Insidieusement, il instille le doute dans l’esprit de Mme Armstrong en lui demandant à propos de son mari : « Que pensez-vous de lui ? Lui, il ne pense pas à vous ». Oui, Von Steuben est odieux mais von Stroheim le joue sans cabotinage, avec naturel, ce qui le rend d’autant plus charmeur et inquiétant.
Il y exploite le thème de la frustration et de l’obsession sexuelles (avec toujours un érotisme sous-entendu, voir les plans sur les pieds, les jambes…), la jalousie aussi. Tout se réglera entre le lieutenant et le mari sur le mont Pinnacle (superbes vues de montagne). Même si la fable est moralisatrice (le méchant est puni), von Stroheim interroge aussi la responsabilité du mari qui ne s’occupe plus de sa femme et se révèle souvent un mufle. « Prenez soin d’elle si vous ne voulez pas que ça vous arrive » nous dit-il en substance, « Sinon, vous êtes alors aussi responsable que l’amant. Vous ne pourrez pas blâmer votre femme d'aller chercher du réconfort ailleurs ». C’est gonflé. Ses films suivants seront encore meilleurs mais tronqués par les studios, von Stroheim les désavouera. Il arrêtera sa carrière de réalisateur à la fin de l’époque du muet pour rester acteur. Même tronqués, ses films sont des pièces importantes du cinéma.