Marsupilami
5.4
Marsupilami

Film de Philippe Lacheau (2026)

En tentant de s’adosser à une mythologie spielbergienne qu’il convoque avec une insistance presque programmatique, Philippe Lacheau nous pond un objet hybride dont l’ambition excède largement les moyens esthétiques et dramaturgiques. Le film semble vouloir rejouer, à son échelle parodique, ces récits fondateurs du cinéma américain des années 80, là où la cellule familiale fracturée se recompose à travers le regard de l’enfant et la rencontre avec une altérité merveilleuse : la figure d’E.T. plane ainsi sur l’ensemble du récit, non seulement comme horizon narratif mais comme matrice émotionnelle revendiquée ; et ce, jusque dans certains hommages à peine voilés (petite sortie en vélo oblige) et une musique orchestrale aspirant aux envolées lyriques d’un John Williams. Certains motifs de la partition semblent ainsi convoquer, sans grande discrétion, le thème principal des Goonies (bien qu'étant le fruit de Dave Grusin), comme si l’ombre tutélaire du maestro venait rappeler au film l’aventure qu’il aimerait être mais peine à incarner.


Or, cette greffe ne prend jamais véritablement, le cinéma de Spielberg reposant sur cet équilibre que le Marsupilami s’emploie à saboter par un humour frontal, souvent régressif, fondé sur une trivialité assumée (et ce rire presque enfantin à base de pipi caca) : au programme, plaisanteries scatologiques, mécanique grossière du gag immédiat à base de viagra, de tige de selle rencontrant une lune, et de baffes dans la gueule ; comme si, au fond, Lacheau refusait de choisir entre le conte et la cour de récréation.


Puisque la rencontre entre ces deux registres, le conte familial d'aventure et la farce potache, produit moins une tension féconde qu’un télescopage malheureux, où l’émotion annoncée se dissout dans le rire gras du bide. Reste cependant, à la décharge du cinéaste, une certaine science du burlesque corporel, héritée autant de la tradition slapstick (déjà présente depuis Babysitting jusqu'à Alibi.com) que de l'esprit cartoon / bédéesque qu'il pense adapter. Lacheau sait parfois chorégraphier le gag où le corps devient le moteur du rire : un coup porté dans le vide parce qu’une vitre manque, un gamin propulsé contre un mur à répétition par le truc tout jaune, ou Jamel assomé par une guitare. Ces instants arrachent quelques sourires, précisément parce qu’ils s’affranchissent du récit et se suffisent à eux-mêmes. Lacheau filme ainsi le corps qui chute et encaisse avec une efficacité certaine ; tout le reste, en revanche, relève d’un cinéma populaire mal digéré sans véritable pensée de mise en scène (si ce n'est un plan POV déjà vu et revu). Quant au Marsupilami lui-même, on saluera l'effort de mettre en avant un artisanat du réel qui renvoie à l'imaginaire des Gremlins et à cet art du concret qu'on croyait perdu - mais si l'on doit trouver l'héritage de Franquin là-dedans, cherchez toujours, l'œuf n'a certainement pas éclos. Alain Chabat lui-même en avait peut-être mieux saisi l'essence comique dans sa bancale aventure il y a maintenant presque 15 ans : on se situe ici bien moins du côté de la flamboyante incarnation de Céline Dion par Lambert Wilson que de celui, plus laborieux, de Jamel laissant un chihuahua s’inviter dans son conduit auditif ; figure de passage entre Chabat et la Bande à Fifi.




Face à une aventure estampillée Marsupilami, on s’attendait pourtant à une véritable traversée de jungle, à base de lianes cassantes et de mise en danger ludique de l’espace et des corps. Or le film se situe davantage du côté de La Croisière s’amuse que de La Loi de la jungle ou d’un Indiana Jones parodique : la jungle y est moins un territoire qu’un alibi, le Marsupilami préférant les mésaventures d’une traversée transatlantique à celles d’un espace sauvage qui aurait pu structurer le récit. Ce choix n’est évidemment pas en soi un gage de qualité ; Terrible Jungle en a récemment offert une démonstration assez malheureuse.


Car le récit, justement, apparaît ici comme le maillon faible de l’ensemble : ni tenu, ni crédible, ni même véritablement nécessaire. À force de vouloir injecter une dimension affective de réconciliation familiale, le film se surcharge d’un pathos qu’il ne sait ni assumer ni intégrer à son dispositif comique ; la faute sans doute à des comédiens qui dans "comédie" ne retiennent ni le savoir-faire du jeu et encore moins la subtilité d'une expression. Il aurait sans doute gagné à renoncer à cette prétention émotionnelle pour embrasser pleinement un registre de pure comédie, fidèle à ses ressorts burlesques. Le problème n’est pas tant la régression que son absence de fond : là où la grande comédie américaine, des ZAZ à Adam McKay, parvient à adosser une outrance nonsensique à une véritable vision du monde, le Marsupilami se contente d’aligner les effets pour le seul plaisir d’amuser la galerie. Et pourquoi pas après tout. Peut-être que le simple souhait de la bande est ce retour au plaisir enfantin, presque archaïque, de raconter une histoire sans queue (ou presque) ni tête, où les âneries les plus massives circulent librement, affranchies de toute vraisemblance. Une simple recherche du timing comique dans un enchainement de vannes entre potes dont la sincérité pourrait rappeler la troupe d'Adam Sandler et ces copains pour toujours. Un cinéma qui fait rire sans vraiment penser ce qu’il fait, mais qui, ponctuellement, fait effectivement rire. Ce qui, en ces temps de comédie exsangue, constitue presque un argument.


Il faut toutefois rendre justice à l’expérience salle. Le public semblait y trouver son compte : la projection réunissait de nombreux enfants, rieurs tout au long du film, avant de se laisser gagner, quelques minutes durant, par une émotion finale qui fit mouche (pour ne pas dire mioche). Le Marsupilami ne trahit jamais le cahier des charges de la Bande à Fifi. Les spectateurs déjà conquis par les précédentes entreprises de la bande y retrouveront sans peine ce confort paradoxal d’un cinéma qui ne cherche jamais à surprendre ceux qui l’ont déjà adopté. Que le Marsupilami puisse ainsi tenir lieu, pour cette génération, d’un nouvel E.T. a de quoi laisser songeur ; et même légèrement inquiet quant à l’avenir des formes et des récits du cinéma populaire. Mais au moins le film accomplit-il un geste non négligeable en réactivant ce qui subsiste encore de l’expérience collective du cinéma, ce moment partagé où l’on rit ensemble contre un réel de plus en plus menaçant vis-à-vis de ces structures collectives.


On perçoit malgré tout une forme de sincérité dans la démarche, une énergie d'ensemble (par ces Avengers de l'humour français) et une volonté manifeste de bien faire. Bonne volonté aussi de comparer notre Didier Bourdon national à un Tom Cruise prêt à rempiler pour un Top Gun. Mais cette bonne volonté ne suffit pas à élever l’œuvre au-delà de son statut de divertissement éphémère, produit parfaitement calibré pour les soirées de prime time télévisuel et la dissoute dans la grille des programmes. Aussitôt consommé, aussitôt oublié, un film destiné à accompagner la déconnexion plus qu’à laisser une trace dans la mémoire du spectateur.


Car à force de vouloir raconter quelque chose, le Marsupilami oublie qu’il est surtout doué pour ne rien dire, mais le dire fort avec le panache d'un cul coincé dans les WCs.

blacktide
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le 25 janv. 2026

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le 25 janv. 2026

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