Marty Supreme
6.9
Marty Supreme

Film de Josh Safdie (2025)

C’est une croyance universellement partagée ou imposée que la multinationale plus connue sous le nom d’États-Unis d’Amérique est «la terre des hommes libres et le foyer des braves » et surtout des gagnants. La gagne est le moteur de l’entrepreneur, de l’homme libre qui s’élève en écrasant ses pairs, quel qu’en soit le prix. Ce monde se divise donc entre vainqueurs (winners) et perdants (losers), soit le fossé entre être quelqu’un et être personne. En un sens, la vie américaine est un match contre tous les autres dont le sifflet de départ n’est jamais entendu que trop tard. Sauf pour les êtres d’exception, et Marty est persuadé de l’avoir entendu.


Dernière production en date de Josh Safdie, récemment séparé de son frère Bennie, la carrière de ce dernier étant plus celle d'un acteur chez PTA ou Nolan que celle d'un réalisateur (si on laisse de côté sa version de The Wrestler, avec le Caillou), prouvant à l’image des frères Coen ou de Wham! que dans chaque duo se cache une force créatrice et un suiveur. Ce long-métrage cherche à suivre le parcours d’un de ces Américains qui veulent en être, qui savent qu’ils ont une destinée manifeste et dont le talent essentiel est de baratiner comme un promoteur immobilier et de persuader les pigeons de sa supériorité : toute ressemblance avec un leader orange comme les balles de ping-pong du monde libre n’est pas fortuite. L’image tournée en pellicule par le talentueux Darius Khondji est à l’image de la nostalgie dont tout le film et notre époque, est imprégné. En effet, notre histoire se situe au début des années 50, début de l’âge d’or et de l'ère fantasmée par les conservateurs, de tendance reaganienne. C'est une Amérique qui sort triomphante de la guerre et ici doublement nostalgique pour le spectateur. La belle bande-son de Daniel Lopatin, démontrant que les remix vaporware des bande-sons des jeux Sonic sur Youtube mènent à tout, s’inspire explicitement de la musique des années 80, dans le style de Tangerine Dream (Risky Business, Thief), avec des morceaux de choix (Alphaville, New Order, Tears for Fears). Sur ce choix artistique, j’entends déjà les mêmes tenants du sacro-saint réalisme qui poussaient des cris d’orfraie en entendant de la New Wave dans le Marie-Antoinette de Sofia Coppola, mais l’on aime regarder des films de fiction et pour ceux qui n’aiment pas les anachronismes, il y a encore les archives de l’INA. Car la fusion audiovisuelle de l’esthétique des années 50 et des années 80 est un paradoxe évident, car pour cette deuxième décennie, derrière les synthés se cachait l’obsession pour l’âge d’or du pays (l’autre Marty de Retour vers le futur peut en témoigner).


Mais qui est Marty ? Marty est un con. Mais c’est aussi un joueur de ping-pong, pardon, de tennis de table, de 23 ans, et de temps en temps vendeur de chaussure dans la boutique de son oncle. Marty couche avec la fiancée de son ami d’enfance et touche le gros lot, dans une séquence d’intro mémorable alliant Forever Young, ovules et balles de ping-pong. L’histoire s’arrêterait ici, si ce n’était pour l’ambition de Marty, prêt à tout pour concourir à Londres au championnat mondial de ping-pong. Et il faut admettre que le jeune new-yorkais se débrouille très bien dans le revers et autres techniques spectaculaires qu’il présente au public pour le divertir, bonimenteur et showman vont de pair chez ce jeune apprenti. Il en pince sur place pour une ancienne actrice hollywoodienne qui visite le pays avec son mari, ponte dans la vente de stylo dont le chemin va aussi croiser le sien.


Enfin, Endo vint, et le premier en Angleterre, fit sentir dans les balles une juste cadence… Relique vivante de la guerre, le tokyoïte a perdu l’ouïe dans sa jeunesse lors des bombardements américains. Depuis il consacre son temps libre en dehors de l’atelier à suivre le rythme des coups, en adoptant un style de jeu dit « en stylo » (comprenez, non-initiés au noble art du sport de raquette en intérieur, qu’il tient sa raquette comme on tient un stylo et non comme une matraque). Et là, c’est le drame. Notre champion perd face au mutique nippon, ce dernier devenant un héros dans ce pays grâce à ce match-retour politiquement chargé. Suite à ce traumatisme, le brave Eddie Felson (Marty) va donc passer les prochains mois à trouver la somme nécessaire (ce dernier vivant au jour le jour d’expédients que la morale réprouve plus ou moins) pour participer à la prochaine compétition à Tokyo pour se venger de Minnesota Fats (Endo), tout ressemblance avec un certain film de 1961 de Robert Rossen n'est pas fortuite.


On entre ici de plein pied dans le sujet, Marty Supreme est un film sur le sport comme Titanic en est un sur la navigation maritime. Le sport n’est que l’image la plus explicite et civilisée du bras de fer. Marty Supreme est un film sur les perdants. Chaque personnage est amené à perdre quelque chose : son match, son chien, son fiancé, ses camarades déportés, son fils soldat, son audition ou les espoirs de faire un come-back sur la scène un jour. Et chaque acteur joue comme si, à la manière des personnages, il s’agissait du film de la dernière chance. Il faut saluer ici Chalamet, Palthrow, Tyler the Creator et même ce Trump de pacotille canadienne qu’est O’Leary dont il s’agit de sa première performance dans le rôle d’un simili Bert Gordon. Sur ce point, il faut revoir The Hustler de Robert Rossen dont ce film est une variation, ce qui n’est pas une critique en soi. Comme celles de Rachmaninov sur Paganini, les reprises sont parfois aussi belles que les versions originales, elles ne sont qu'au goût du jour. Certains pourront sans doute récupérer une statuette et, par revanche, gagner dans le monde de l’industrie (ou perdre, et alors la vie imitera la fiction).


Bon gré mal gré, aucun film n’existe en dehors d’un contexte, comme les parents dont l’existence précède celle de leurs enfants. On peut se demander si après une décennie de trumpisation du pays le cinéma américain commence peu à peu à se réveiller de sa torpeur, comme Paul Thomas Anderson qui nous a gratifié d’un des films les plus jouissifs de l’an dernier. Je ne boude pas mon plaisir car la forme usée jusqu’à la corde du biopic, que l’industrie hollywoodienne nous sert depuis plus de vingt ans, tourne à vide. La vie de Marty est inspirée de Marty Reisman, véritable pongiste, dont l’autobiographie a servi de base à Josh Safdie. Le biopic se présente comme la tentative d’un récit global d’une vie, à travers le prisme d’une temporalité resserrée à la manière de morceaux choisis dont la fin peut contenir une forme de leçon de vie ou moralité, comme dans Oppenheimer : « inventer des bombes nucléaires peut tuer des gens ». Celle de Marty, tirée de Chateaubriand et de Sartre, deux modèles d’humilité, est « qui perd gagne ». En dépit de l’égo de son protagoniste qui décidément n’a pas la taille d’une balle de ping-pong, sa quête du match-retour permet d’illustrer qu’il n’y a pas de bonheur possible dans le monde des struggle-for-lifers et autres darwiniens sociaux et que prendre ses responsabilités (s’occuper de son lardon) est encore une façon de redescendre sur terre.


Imitons les journalistes qui imitent Alain Badiou, de quoi Marty Supreme est-il le nom ? Sans doute, celui d’un avertissement qui arrive après la bataille (après l’autre) : que l’Amérique se dirige tout droit dans la spirale mortifère des éternels vainqueurs. Jamais la culture de la gagne n’aura retrouvé un tel paroxysme, les Marty Slightly Inferior étant légion, et Josh Safdie produit une salutaire œuvre de démoralisation. Une histoire de décadence, dont la grandeur se présente sous la forme d’une fin en forme de lot de consolation pour récompenser des efforts vains pour lutter face au vampire industriel qu’incarne le personnage d’O’Leary et à l’héros national que représente pour son pays Endo.


Marty Supreme peut donner une impression de déjà vu, parce que la trame narrative vient d'un film préexistant, que c’est aussi une tragédie grecque sur l’hubris, "Ping-Pongus Rex" mais c’est un film qui apporte aussi un vent de fraîcheur. Six ans après Uncut Gems, bien moins nerveux dans son montage et son intrigue que ce dernier, Josh Safdie démontre qu’il peut retirer les petites roues de la forme du thriller et proposer quelque chose de plus singulier. Les films de Safdie s’intéressent à la figure du paumé, l’anti-modèle des gagnants qui veulent rendre à l’Amérique sa grandeur, comme les films de Sean Baker ou des Coen. Ce sont les victimes, ceux qui n’ont pas réalisé leurs rêves, et Marty est celui qui s’est approché le plus du sien. Sur ce point, il est de loin le plus intéressant, car au fond entre le Julien Sorel de Stendhal et le Marty Mauser de Safdie, il y a une différence de contexte mais non de nature. Finalement, le film conclue, tout le monde a envie d’être le roi du monde mais on sait que le temps c’est comme le vent, de vivre y’a que ça d’important.


GLORIA VICTIS

Bihir
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le 30 janv. 2026

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