Dans l’histoire récente, je ne me rappelle pas avoir vu un film indépendant recevoir autant de hype que Marty Supreme en cette fin d’année 2025. Alors oui, il y avait Moonlight et les deux très bons Ari Aster, Midsommar et Hereditary, qui avaient placé le studio A24 sur un piédestal à la fin des années 2010, mais le battage médiatique tournait plus autour de la qualité intrinsèque des trois longs métrages nommés que de leur promotion.
Marty Supreme, avant même sa sortie, était attendu au tournant par des centaines de milliers de cinéphiles. Chalamet parle de ce dernier Safdie comme de son meilleur projet en carrière, la vidéo de l’acteur au sommet de la Sphère de Vegas est démente et le coupe-vent streetwear dérivé du film est devenu LE plus grand item vestimentaire à la mode en cette fin d’année 2025. Non, franchement, les gars, chapeau pour la promo.
Mais le film, maintenant, que vaut-il? Futur classique?
D’un avis personnel, en un mot : non.
Marty Supreme est un bon film, mais il n’a pas la marque d’un grand film.
Son premier point faible : le scénario. Josh Safdie, autrefois accompagné par son frère, était devenu maître dans l’art de créer des ambiances particulièrement anxiogènes (voir Uncut Gems), des décors où le bruit et la dispute règnent en maîtres pour ne jamais perdre l’attention du spectateur, pratiquement l’épuiser. Marty Supreme ne fait pas exception à la règle. Dès que le rythme retombe d’un cran, d’un décibel, Safdie nous assomme avec une scène coup de poing : la scène de la baignoire, la scène du miel, la scène du maquillage de Rachel… Chaque fois, un petit sursaut de la part du cinéma, un petit « wow » : mais ce qu’il se passe entre ces scènes particulièrement marquantes, ce n’est pas toujours très remarquable.
Marty Mauser est un être abominable, un être qui triche, ment, vole sans aucune once de remise en question, et paye-t-il pour toutes ses actions? Pas assez à mon goût. Marty Supreme emprunte en quelque sorte la voie de Raging Bull : un drame psychologique déguisé en un film de sport. Mais contrairement au grand Scorsese qui avait eu la décence de « punir » Jake LaMotta pour son immonde comportement tout au long du film, sans spoiler, on pourrait s'attendre à plus de conséquences pour l'ami Mauser, particulièrement du côté humain. Quel est le message derrière? Traitez vos amis, votre famille, votre copine comme de sombres déchets, ne pensez qu’à votre succès sans avoir une seule considération pour votre prochain, et les répercussions seront moindres?
Se faire disqualifier du deuxième tournoi, c'est le strict minimum, surtout que Marty Mauser part du Japon comme un héros après avoir enfin battu son rival, Endo. AMERICA!
La passion dévorante, au premier abord inspirante, puis toxique, la passion prête à vous pousser à faire l’irréparable est aussi l’un des thèmes centraux de Marty Supreme, mais Safdie passe encore une fois à côté de la plaque. Chazelle, dans Whiplash, avait lui aussi eu la décence de montrer à l’écran tous les dommages que la passion d’Andrew Neiman pour la batterie pouvait lui apporter, autant dans ses relations que pour sa santé. Marty Supreme ne fait qu’effleurer le sujet.
Sans que le film ne soit particulièrement profond, je ne vais pourtant pas faire semblant que je me suis ennuyé en regardant Marty Supreme, surtout dans une salle de cinéma pleine réagissant à chaque petit tracas, à chaque embûche sur la route de Marty en quête d’argent et d’un billet pour le Japon.
Timothée Chalamet semble avoir livré la meilleure performance de sa carrière jusqu’à présent, prouvant qu’il peut autant se démarquer dans des superproductions hollywoodiennes (Dune) que dans des films axés sur l’humain. Il n’a pas peur d’aller dans l’émotion forte, de se ridiculiser (voir la scène de la fessée avec Milton Rockwell), et simplement d’incarner son rôle jusqu’à, peut-être, se ruiner les yeux pour peu. Petite mention à la discussion entre Marty et Kay Stone (Gwyneth Paltrow) dans le théâtre, critique cinglante du method acting, peut-être une touche cynique calculée de la part de Safdie pour se moquer gentiment des techniques quasi extrêmes de Chalamet sur le plateau.
En définitive, Marty Supreme est un bon film, probablement un meilleur film que la majorité des productions sorties pendant l’année, mais il est à la fois victime de son propre succès : les attentes sont immenses, plus hautes que le produit en lui-même. Josh Safdie reste un réalisateur à suivre, il a un talent fou pour étouffer le spectateur dans des scènes cacophoniques, mais son cinéma semble à la fois manquer de substance. Film Threat a comparé la qualité de Marty Supreme à celle de Taxi Driver et de Pulp Fiction : c’est criminel de faire ça. Ce dernier Safdie arbore également une moyenne de 4,3 sur Letterboxd : pour vous donner une idée, c’est autant que Mulholland Drive et 2001, l'Odyssée de l'espace. C’est comme si l’industrie cherchait désespérément un nouveau classique, ayant jeté son dévolu sur Marty Supreme.
Encore une fois : bon film. Mais va-t-il traverser le temps comme les chef-d’œuvres nommés dans le paragraphe ci-haut? Je suis pratiquement sûr que non.